Prédication: Les béatitudes ou le bonheur malgré tout

La prédication de ce premier dimanche de février porte sur l'un des textes les plus connus des Évangiles : le sermon sur la montagne.

Texte Biblique

Évangile de Matthieu, chapitre 5, versets 1 à 12

 

Voyant les foules, il monta sur la montagne, il s’assit, et ses disciples vinrent à lui. 2Puis il prit la parole et se mit à les instruire :
Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !
Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !
Heureux ceux qui sont compatissants, car ils obtiendront compassion !
Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu !
Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !
Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez transportés d’allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

Prédication

l n’y a guère de texte plus intimidant dans la Bible que celui-là. Intimidant et même un peu désespérant. Intimidant car comment ne pas être subjugués par la beauté et la force qui s’en dégagent, mais aussi par la surprise, l’étonnement qu’ils suscitent. Beauté de cette forme poétique et de cette litanie qui nous berce. Force d’une parole qui nous prend à rebours pour poser des vérités qui dérangent. Surprise d’une déclamation qui proclame le bonheur et la félicité dans notre monde de ruines et de désolation. Un peu désespérant aussi car comment ne pas craindre que tous les bonheurs annoncés nous sont inatteignables. Bien sûr, nous sommes tous et toutes, à un moment ou un autre de notre existence, humble, affligé, doux, assoiffé de justice, compatissant, facilitateur de paix ; nombreux, malheureusement, sont ceux ou celles qui ont pu connaître la persécution. Pour autant, qui pourra se dire ou se croire fondamentalement définis par sa douceur ou sa compassion, son amour de la justice ou son humilité ? Comment ne pas y voir la marque de nos insuffisances et de nos incapacités ?

 

Deux lectures ont souvent été faites de ce texte. Deux lectures qui ont leur part de vérité, mais que nous devons, je pense, malgré tout, tenir à distance. La première est celle qui a voulu voir dans ce texte une sorte de réécriture de la loi par Jésus, une sorte de réinterprétation, de reformulation et en même temps de dépassement de la loi donnée par Dieu à Moïse. Plusieurs éléments concourent à ce rapprochement. La situation de la scène tout d’abord : pour prononcer ces mots, Jésus monte sur la montagne, lieu privilégié de communication avec Dieu et le sacré, comme Moïse monta au Mont Sinaï. La nature du discours de Jésus ensuite, puisque ses paroles se présentent comme des paroles de vérité et de vie de portée générale, émanant d’un « maître », et dont il nous est dit qu’elles visent à instruire, c’est-à-dire à éclairer, à guider, pour mieux vivre, ce qui est bien l’objet de la loi. La finalité de ces paroles enfin puisqu’il nous est dit à la fin qu’elles ouvrent la voie de la « récompense » « dans les cieux ». 

 

Une deuxième lecture de ce texte a voulu y voir une sorte d’autoportrait de Jésus et de prophétie de sa destinée. Derrière l’adresse, au pluriel, à des groupes particuliers (ceux qui pleurent, ceux qui sont doux, etc.) se dessinerait en fait la figure de Jésus, le sel de son message et l’annonce de son parcours à la fois tragique et glorieux. Assurément, Jésus s’est dépouillé de tout orgueil, il a pleuré, il a agi avec douceur, il avait faim et soif de justice, il éprouvait de la compassion pour la souffrance d’autrui, il avait le cœur pur, il appelait à la paix et connut la persécution, les insultes et même la mort, avant d’être ressuscité d’entre les morts. 

 

Ces deux lectures ont pu nourrir une interprétation critique ou désabusée de ce texte. En promettant le salut dans les cieux, après la mort, ou en exaltant la figure de Jésus, par essence inimitable, les béatitudes dessineraient un horizon de résignation, la célébration de belles et louables vertus mais qui n’auraient aucune prise sur le monde, soit que nous soyons incapables de les incarner, soit que la brutalité du monde les étoufferait et qu’il n’y aurait qu’en espérer un monde meilleur non pas ici-bas mais dans l’au-delà.

 

Pourtant ces interprétations me semblent passer à côté de l’essentiel. À l’évidence, les béatitudes n’ont rien d’une loi comparable à la loi donnée à Moïse. Ce sont des paroles vives et non fixées sur des tables de pierre. Elles ont pour vocation non d’être enfermées dans une arche ou un temple, mais de voler d’une personne à une autre. Dès lors, la parole de Jésus prend la place de l’Écriture, et de la loi. C’est Jésus lui-même qui devient « loi vivante ». À ce titre, il y a peut-être dans les béatitudes une sorte d’évocation de Jésus lui-même en ce qu’il incarne, par sa parole et par sa vie même, une direction à suivre. Mais c’est bien en que cette loi vivante est tournée vers les autres qu’il faut la comprendre car on ne voit pas Jésus proclamer pour lui-même le bonheur auquel le suivre est censé nous conduire, lui qui appelle régulièrement ses disciples, jusqu’aux derniers moments, à ne pas se soucier de sa personne. Cette dimension d’adresse universelle ressort d’ailleurs du contraste entre le début du texte et la fin de l’épisode, que nous n’avons pas lu car il se trouve un peu plus loin dans l’évangile. Il est en effet significatif que si au début du texte Jésus semble s’éloigner des foules pour ne s’adresser qu’à ses disciples, à la fin, c’est bien aux foules elles-mêmes qu’il s’adresse : « Or quand Jésus eut achevé ces instructions, les foules restèrent frappées de son enseignement » (Matthieu, chapitre 7, verset 28). 

 

C’est donc une autre voie qu’il faut explorer : les béatitudes ne sont pas à lire comme un texte de loi mais comme un « texte de foi », un texte qui, par-delà les malheurs du monde et les souffrances des hommes, nous invite à vivre dans la confiance en Celui qui nous donne d’ores et déjà son amour, gage de salut, gage de bonheur. 

 

C’est la raison pour laquelle il nous faut résister à toute lecture culpabilisante et désespérante des béatitudes, à la tentation que nous pourrions avoir de croire que les béatitudes s’adressent toujours aux autres, que nous ne sommes pas assez semblables à Jésus pour qu’elles nous soient adressées, que nous ne sommes pas assez doux, assez pauvres, assez capables de compassion ou assez purs… Les béatitudes ne définissent pas plusieurs types d’hommes (ou de femmes), plusieurs formes de la condition humaine (la pauvreté, la douceur, la soif de justice…), mais prennent au contraire en compte cette condition dans toutes ses contradictions : la douceur et le sentiment de révolte, par exemple, n’entrent-ils pas souvent en contradiction ? Peut-on toujours rester un artisan de paix quand on est persécuté injustement ? L’ensemble des béatitudes balaie le champ de la personne humaine. Les béatitudes nous parlent de tout ce qui peut faire vivre l’homme mais aussi le blesser, l’humilier, le détruire. Elles nous parlent de notre fragilité, de nos désirs et de nos manques en matière de justice, de vérité, de paix mais aussi dans notre relation à Dieu. « Heureux les pauvres en esprit : le royaume des cieux est à eux ». C’est bien sur le manque que la première des béatitudes met l’accent : ceux qui sont appelés à être heureux, ce sont ceux qui n’ont rien et à qui il manque, sans doute plus que tout, la certitude de posséder des richesses spirituelles, ceux à qui Dieu manque. Il faut manquer et désirer pour avoir besoin d’un autre, pour commencer de rencontrer Dieu. Les béatitudes nous appellent à être des hommes vivants, en marche à travers nos fragilités et nos manques.

 

Les béatitudes s’adressent à moi et à chacun d’entre nous, mais elles s’adressent aussi à tous. De manière significative, leur formulation même est au pluriel : « Heureux les doux », « Heureux les assoiffés de justice »… Jésus s’adresse simultanément à chaque doux, à chaque assoiffé de justice, et à tous les doux, à tous les assoiffés de justice. Les béatitudes nous rappellent ainsi que la foi, notre foi, se vit aussi ensemble, en communauté, en église. Elles sont d’ailleurs prononcées en présence des disciples et du peuple. Pour être plus précis, le texte hésite, ou plutôt joue subtilement sur l’emboîtement des destinataires. Comme nous l’avons dit, on a d’abord l’impression que Jésus ne s’adresse qu’aux disciples, qui l’ont accompagné sur la montagne et sont assis autour de lui. Les disciples semblent appelés à être les témoins des paroles de Jésus auprès de ceux qui ne l’ont pas entendu. Mais le texte dit aussi clairement, aux versets 28-29, que la foule reçut son enseignement, l’enseignement de Jésus, indice qu’ils l’entendaient. Ce texte a d’ailleurs connu et connaît souvent encore une forte résonance dans les sociétés et les églises des pays du Sud, qui en font spontanément une lecture plus collective et plus sociale que nous. Pour elles, les béatitudes sont une formidable promesse de salut et de libération. Il ne faudrait pas cependant opposer deux lectures : l’une occidentale, personnelle, intime, individuelle au risque d’être individualiste ; l’autre non occidentale, collective au risque d’être seulement politique. Chacune des deux dimensions, l’individuelle et la collective, vient nourrir l’autre, doit nourrir l’autre et l’inspirer. Chacun de nous est appelé à lire et vivre les béatitudes en assemblée, en église, comme un appel à être heureux ensemble. Mais la foule est aussi appelée à s’approprier les béatitudes individuellement, à en faire lecture en soi-même, pour en vivre aussi en soi-même et pour soi-même. 

 

Il est un dernier enseignement des béatitudes. Un dernier enseignement qui est en fait le premier : c’est la Bonne nouvelle qui nous est annoncée ! Et une bonne nouvelle pour maintenant, pour ici et maintenant et non seulement pour ailleurs et demain. Heureux ! Heureux ! Heureux !… ne cesse de répéter le texte. Nous avons à être heureux ! « Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite. Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Il va filer », comme le dit le poème de Paul Fort, ce poète oublié. Le texte nous incite lui-même sur cette voie par deux petits indices. Le premier, c’est que ce que nous traduisons par « car » n’existe pas dans le texte original et devrait être remplacé par deux points : « Heureux les pauvres en esprit : le royaume des cieux est à eux ». Ces deux points peuvent être compris comme une relation de simultanéité. De sorte que l’accès au royaume ne serait pas la conséquence de la pauvreté mais bien plutôt l’effet immédiat de l’appel initial à être heureux. Raison pour laquelle André Chouraqui, dans sa traduction souvent éclairante, remplace le « car » de nos bibles par un « oui » : « Oui, le royaume des cieux est à eux ». Le second indice, c’est l’entremêlement du présent et du futur : « Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu », mais aussi « Heureux les persécutés pour la justice : le royaume des cieux est à eux ». Le texte fait jouer les deux temps du royaume : le royaume est déjà là et le royaume est encore à venir, il est à la fois présent et futur. Nous pouvons nous en saisir.

 

Pour cela il faut accepter de manquer. Il faut se reconnaître pauvre en esprit, se reconnaître affligé, se reconnaître affamé, se reconnaître assoiffé… Se reconnaître blessé en somme, incomplet, et s’accepter comme cela. Accepter de manquer, accepter ce manque en nous, ce creux, ce vide, c’est déjà faire la place au bonheur, c’est déjà s’ouvrir au bonheur, c’est déjà rencontrer Dieu. Et le bonheur est déjà là ! Car que lisons-nous au verset 12 : « Réjouissez-vous et soyez transportés d’allégresse ! ». Ce bonheur n’est pas lié aux choses, à des biens, à des trop. Il ne résulte pas de la satisfaction ou de l’obtention d’une chose ou d’un bien. Il est lié au rien, au manque, à ce que je n’ai pas. Ce bonheur, je ne peux le posséder, ni le maîtriser. Il m’échappe. Je dois le recevoir et l’accepter – d’un autre. Le bonheur dont parle l’évangile n’est pas celui d’un sujet qui n’a besoin de personne, mais la découverte que je suis incomplet et que là où je manque, un autre me rejoint. Un autre qui reste autre mais m’assure de son amour. 

 

Armé de la force et de la beauté des béatitudes, nous pouvons ainsi être à la fois lucides et confiants, assoiffés et rassasiés, persécutés et relevés, en pleurs et heureux, égarés et sauvés.

 

Amen

 

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