Textes Bibliques
Premier livre de Samuel, Chapitre 16, Versets à 1 à 12
Evangile de Jean, Chapitre 9, Versets à 1 à 17
crédit: EPUdF Rennes/ Anne-Violaine TROCME
Pourquoi ?
Pourquoi la maladie, pourquoi les morts brutales, pourquoi les injustices ?
A chaque drame, à chaque deuil, à chaque situation difficile nous nous posons cette question : pourquoi Seigneur tant de souffrance ? Pourquoi ?
« Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? » demandent les disciples dans l’Evangile.
Nous avons besoin d’une réponse. L’Homme, de tout temps, a besoin d’une réponse, de comprendre ce qui ne peut pas être compris, de trouver une raison, un sens à l’injuste, à l’impensable.
Jésus répond aux disciples que personne n’a péché : « Ni lui, ni ses parents. Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ! (…) aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
Cette parole apporte une réponse pour cet homme aveugle de naissance, qui est aussi universelle, pour nous tous.
Aveugle depuis toujours, amené à mendier pour survivre, cet homme n’a rien à perdre. Il ne possède que sa vie pourrait-on dire. Il n’est encombré de rien.
Jésus sait que c’est chez cet homme pauvre, à l’écart de la société, c’est chez cet homme-là que vont se manifester les œuvres de Dieu.
Et ce ne sont pas les biens pensants, les braves gens comme le chantait
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C’est une même décision qui vient nous surprendre dans le premier texte que nous avons lu, comme elle a surpris également Samuel. Le Seigneur donne une mission d’importance à Samuel : aller chez Jessé le Bethléémite reconnaître le futur roi d’Israël et lui donner l’onction.
Samuel aperçoit Eliav, l’un des fils de Jessé, et se dit : « Certainement, le messie du Seigneur est là, devant lui. ».
En effet, l’homme a belle allure nous dit le texte, il a de la prestance et semble correspondre tout à fait à l’image que l’on se fait d’un futur roi.
Mais le Seigneur lui répond : « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille. Je le rejette. Il ne s’agit pas ici de ce que voient les hommes : les hommes voient ce qui leur saute aux yeux, mais le Seigneur voit le cœur. »
Jessé appelle ses autres fils, un à un, mais aucun n’est celui choisi par le Seigneur.
Enfin, on appelle le plus jeune fils. Il avait presque été oublié, quantité négligeable qui fait paître le troupeau. Et c’est ce plus jeune, celui qui n’a même pas été invité pour le sacrifice, le prénommé David, qui est choisi par le Seigneur pour devenir le roi d’Israël.
« Les hommes voient ce qui leur saute aux yeux, mais le Seigneur voit le cœur », nous dit le texte.
Revenons à notre aveugle,
Est-ce son dénuement qui l’ouvre à la confiance ? Cet homme ne demande rien. Sa route croise juste celle de Jésus.
Mais l’homme aveugle fait confiance. Imaginons un peu la scène : l’homme est dans le noir le plus complet, il entend – sans doute, le texte ne le dit pas – le dialogue entre Jésus et ses disciples. « Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde » dit Jésus.
L’homme se laisse toucher par Jésus, au sens propre, Jésus lui applique sur les yeux un mélange de boue et de salive. Et au sens figuré ; il se laisse toucher par la parole dite, il comprend qu’il y a quelque chose, quelqu’un de plus grand derrière le geste posé par Jésus et la parole donnée. Il part en tâtonnant on l’imagine, se laver à la piscine de Siloé. Il en faut de la confiance pour traverser la ville jusqu’à cette fontaine, il en faut de l’espérance pour faire ce chemin.
« A son retour, il voyait ».
Cette guérison provoque l’incompréhension. Dans la foule, les gens doutent – est-ce bien lui qui était aveugle ? Les parents eux-mêmes font profil bas nous dit le texte juste après notre passage : ils craignent les Juifs et ne semblent pas réellement se réjouir de la guérison de leur fils, qui dérange l’ordre établi. Ou peut-être ont-ils trop peur pour se réjouir.
Les Pharisiens restent campés sur leurs certitudes : cet homme, qui a guéri l’aveugle, jour de sabbat qui plus est, ne peut pas être Dieu.
C’est donc un aveugle, un marginal, un « à l’écart », qui est choisi pour devenir le témoin de la vraie nature du Christ.
Mais qui est aveugle, et qui est voyant dans ce texte ?
Les pharisiens harcèlent l’aveugle, ils le questionnent avec insistance, mais ils ne veulent pas entendre les réponses, ils ne veulent pas comprendre. Trois fois, quatre fois la question est posée, pour comprendre comment cette guérison est possible, et pour confondre ce Jésus qui dérange.
Et notre aveugle leur répond simplement « c’est un prophète ». Il a tout compris.
Les pharisiens ne sont pas convaincus, et la suite du chapitre montrera à quel point ils restent butés sur cette impossibilité, aveugles à la possibilité que ce Jésus puisse être Dieu, et sourds à ce que Dieu puisse s’intéresser à cet homme handicapé depuis sa naissance.
Cet homme aveugle a eu la capacité de percevoir ce que ceux qui ont la vue ne voient pas : Jésus est réellement la lumière du monde, et il s’appuie sur les plus petits, sur ceux qui ne comptent pas, ceux qui sont empêchés, pour témoigner de son royaume.
Dieu, dans ces deux textes, se manifeste là où on ne l’attend pas. Il nous appelle à nous éveiller, à repousser les frontières de l’ordre établi, pour voir d’un regard nouveau.
Les apparences sont trompeuses, et comme Samuel, comme les Pharisiens, comme les braves gens somme toute, nous nous appuyons à chaque instant et sans même nous en rendre compte, sur nos repères, notre connaissance de ce qui est bien, de ce qui est mal, nous nous fions à notre expérience, nos certitudes, sans même en avoir conscience.
Nous nous arrêtons à nos intuitions premières, nous lisons le monde avec notre grille de lecture. C’est simple, rapide, terriblement efficace.
Mais prenons-nous le temps d’aller à la rencontre, de repousser nos préjugés, nos représentations ? Laisse-t-on une place à la découverte, à un vis-à-vis d’humanité à humanité, dans la rencontre avec celles et ceux qui ne nous ressemblent pas ?
C’est parfois dans la profondeur de rencontres inhabituelles que se nichent des paillettes, lumineuses, discrètes, signe indéfectible de la présence de Dieu. C’est parfois dans la rencontre avec des personnes cabossées, des personnes qui dérangent l’ordre établi, des personnes qu’on ne voit même plus dans notre monde que se cache la lumière du Seigneur.
Une rencontre d’humanité à humanité, qui tisse les liens de fraternité, qui amène à aimer en fraternité malgré les différences, et peut-être même à aimer justement ces différences qui nous faisaient passer notre chemin précédemment.
Le Christ, en nous ouvrant les yeux à l’essentiel, en étant Lumière dans nos obscurités, ne répond pas à la question première du « Pourquoi ». Tout ne peut pas être compris, et ces « pourquoi » resteront sans réponse. Le Christ n’assouvie pas notre soif de comprendre. Il nous donne un chemin, celui de la confiance, celui de sa lumière, vacillante parfois mais toujours présente, qui nous accompagne sur la route.
Le Christ nous invite à ouvrir grand nos yeux, à voir avec son regard, au-delà des apparences, de nos préjugés, de nos conforts établis. Apprendre à voir avec le cœur, retrouver la lumière du Christ dans chaque homme, chaque femme, chaque rencontre. Voir en chacun, en chacune, la marque de sa présence, et y puiser notre espérance.
Et nous terminerons par ces quelques mots d’Antoine de Saint-Exupéry, qui font écho à nos textes de ce jour, et qui peuvent tracer notre chemin pour cette fin de carême :
Et le Petit Prince revint vers le renard :
« Adieu, dit-il…
Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »
Donne nous Seigneur de voir tout homme, toute femme avec le cœur, avec ton cœur.
Amen.