Prédication
Chers amis,
Notre récit se situe le dimanche de Pâques, trois jours après que Jésus ait été torturé, crucifié, puis mis au tombeau.
Le matin même, des femmes, qui allaient au tombeau s’occuper de la dépouille de Jésus, ont trouvé la pierre roulée, et le tombeau vide.
Il est facile d’imaginer l’état psychologique dans lequel se trouvaient à ce moment-là les amis de Jésus. Profondément attristés – déçus, pour le moins, que leur Seigneur n’ait pas été capable d’éviter la mort horrible qui lui a été infligée. Très certainement en colère, aussi, contre le Très Haut qui a laissé faire – et peut-être même contre Jésus qui s’est laissé faire.
Alors voilà, deux d’entre eux quittent Jérusalem, cette ville qui, quelques jours auparavant acclamait Jésus monté sur un ânon, et qui aujourd’hui pleurait la mort d’un prophète qui devait être le Messie. Ce ne sont certainement pas les seuls à avoir pris la route.
Le récit que nous venons d’entendre est un de ceux qui décrit avec acuité les errements et les questionnements qui tiraillent les êtres humains lorsque la douleur les percute de plein fouet, et que la vie semble ne plus avoir beaucoup de saveur. Les disciples d’Emmaüs empruntent sans le savoir un chemin de résilience dans lequel ils traversent diverses émotions.
Déception, incrédulité, reconnaissance et joie.
Déception « nous espérions que ce serait lui qui apporterait la rédemption à Israël »
Pour les disciples, cette mort sur la croix est un échec. Ils n’étaient pas prêts à la passion. Comment ne pas les comprendre ? Ils ont vécu les miracles, les discours, les foules, l’émerveillement devant cet homme, Jésus, fils de Joseph et de Marie, mais aussi « fils de l’Homme », comme il le disait lui-même – pleinement Humain, et pleinement Dieu.
Et les voilà confrontés à une mise à mort – de celles qui bouleversent à tout jamais. Alors quoi ? Ils auraient cru en un charlatan ? Ils auraient mis leur espérance dans un bonimenteur ?
C’est alors que Jésus les rejoint, mais ils ne le reconnaissent pas. « Leurs yeux », nous dit le texte, « étaient empêchés de le reconnaître » : il y a un comme un voile devant leurs yeux. Bien sûr, on ne parle pas là de cataracte, mais d’un voile imaginaire !
Je dirais que les disciples sont encore dans le domaine de la tristesse et de la mort, alors que Jésus, lui, est déjà dans celui de la vie. S’il a vaincu la mort, c’est pour donner la vie !
Et nous, qu’est-ce qui nous empêche de voir, aujourd’hui ? Quel voile avons-nous devant les yeux qui nous empêche de reconnaître le Christ vivant dans celle ou celui qui nous rejoint sur nos chemins ?
Incrédulité « il est vrai que quelques femmes d’entre nous nous ont stupéfiés »
Stupéfaction. C’est le mot juste, bien sûr.
Comment ne pas être stupéfiés par la nouvelle ? Le corps de Jésus a disparu, et des anges disent qu’il est vivant, alors que nous l’avons vu rendre son dernier souffle. Nous l’avons entendu crier vers le Père !
Voilà que des anges disent qu’il est vivant. Mais où est-il ?
Où sont les éclairs, les tremblements de terre, les manifestations qui seraient dignes d’un roi ?
Comment croire que Dieu puisse se révéler de façon si discrète qu’on ne le remarque même pas ?
Quand Jésus rejoint les pèlerins d’Emmaüs, ils voient l’un des leurs… un homme qui marche, comme eux. Qui quitte Jérusalem endeuillée. Ils ne peuvent pas imaginer une seconde que cet homme puisse être Jésus.
Jésus, lui, refuse de s’imposer auprès de ses disciples. Il ne leur dit pas : « regardez, c’est moi ! ». Au contraire, il les accompagne sur le chemin de la foi, se faisant discret mais ferme dans son enseignement.
Jésus ne s’impose pas non plus dans nos vies. Il se propose. Il se fait possibilité, choix. C’est à nous d’accepter la proposition radicale qu’il nous fait pour nos vies. A nous de choisir la vie, et non la mort.
Reconnaissance « leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent »
Dans le récit de Luc, les compagnons d’Emmaüs sont le deuxième groupe de personnes à qui Jésus se révèle. Il se révèle d’abord aux femmes qui vont au tombeau, (Marie de Magdala, Jeanne, et Marie, mère de Jacques), puis aux deux disciples de notre récit, dont un seul est nommé : Cleopas. Qui est son compagnon ou sa compagne ? On peut se dire que la personne qui accompagne Cléopas, si elle n’a pas de nom, représente chacune et chacun d’entre nous.
Les femmes, les disciples, … sont des personnes qui ont connu Jésus, et qui peuvent donc le RE-connaître.
Jésus est reconnu lorsqu’il bénit, rompt et partage le pain. Avait-il une façon bien à lui de faire ce geste ? L’histoire ne le dit pas. Ce qu’elle nous dit, par contre, c’est que là encore, la grâce se dit au cours d’un acte de la vie quotidienne, un repas. Rien de tonitruant, mais un geste simple de partage et de bénédiction.
C’est un moment de basculement. Au cours de ce repas, Jésus réactualise un signe dont les disciples ont déjà été témoins. C’est comme un électrochoc qui ravive les souvenirs.
Quels sont les signes de nos vies quotidiennes qui nous disent la présence de Dieu ? Quand reconnaissons-nous qu’ils est à l’œuvre dans nos vies ? Sommes-nous assez honnêtes avec nous-mêmes pour reconnaître que notre cœur brûle en nous lorsque Jésus est aux commandes ?
Joie « notre cœur ne brulait-il pas en nous ? »
Ce que nous enseignent les disciples de ce récit, c’est qu’il nous faut apprendre à écouter. Dans l’Evangile de Luc, l’évangéliste relate plusieurs moments où Jésus annonce sa passion et sa résurrection, de façon plus ou moins explicite. Mais manifestement, ceux qui l’entendent ne l’écoutent pas vraiment.
Si Jésus commence par s’agacer de l’incompréhension des disciples – « Que vous êtes stupides ! Que votre cœur est lent à croire ! » – il continue de leur parler, semble-t-il, avec patience et pédagogie.
Il parcourt les Ecritures pour les amener à comprendre ce qui venait de se passer et qui les bouleversait tant. Les disciples sont lents à comprendre, car il en faut, du temps, pour accepter cette vérité qui bouleversera leur existence ! Il en faut du temps, pour comprendre que leur Dieu, notre Dieu, tué et relevé de la mort les invite – nous invite – à l’action, dans la joie de l’acceptation de la résurrection.
Car que serait la foi sans sa traduction concrète dans nos vies ?
Cette écoute, ce partage, sont essentiels pour que la peine fasse place à la joie. Vous aurez remarqué que les disciples ne cheminent pas en silence, écrasés par la douleur. Non, ils échangent entre eux. Ils cherchent à comprendre. Et lorsqu’une troisième personne rejoint leur groupe, ils continuent de discuter.
C’est grâce à la parole, à la discussion, qu’ils trouvent un sens à ce qui est arrivé.
Ce récit nous encourage à chercher auprès d’un frère ou d’une sœur un compagnon de route pour cheminer. Lorsque l’on est dans la tristesse, lorsque l’on porte un secret si lourd qu’il pèse plus lourd que l’air qui nous entoure, parler, échanger, est essentiel. Chacun sa route, certes… mais une route jalonnée de rencontres qui font avancer, qui font vivre. Les disciples étaient perdus – les voilà relevés. C’est un retour à la vie que nous propose Jésus.
D’ailleurs, ils quittent Jérusalem – la ville où Jésus a été crucifié – tristes, et ils y retournent brûlants de joie. La symbolique est forte ! Oui, la Vie s’ouvre quand la Parole a toute sa place.
Frères et sœurs, dans nos vies, quelles paroles font brûler notre cœur ? Quelles paroles ravivent nos désirs ? Nous redonnent de l’énergie ? Raniment notre élan ?
A nous de sentir la joie et la lumière de celui qui s’est relevé de la mort, pour nous relever de nos propres morts.
Que Dieu nous vienne en aide. Amen.