Prédication
« Le Règne des cieux s’est approché ». Voici l’heureuse nouvelle annoncée par le Christ depuis le début de l’évangile de Matthieu et qu’il nous est donné d’entendre aujourd’hui.
Une heureuse nouvelle annoncée en paroles et en actes : Jésus enseigne, annonce la venue du Royaume et guérit celles et ceux qu’il croise. Et par la Parole entendue et par ces guérisons reçues, oui, avec le Christ, le Règne se rapproche parce que sont relevés tous ceux et toutes celles qui sont laissés sur le bord du chemin, toutes celles et ceux que la société juge incapables et même coupables. Le Règne des cieux se rapproche parce que sont relevés toutes celles et ceux qui ont intériorisé leurs différences avec culpabilité. Jésus redresse, il relève, il fait entrer à nouveau de plain-pied dans la vie. Pas juste une vie sociale mais une vie où, dans la rencontre, il a été possible de se sentir suffisamment aimé, suffisamment important, suffisamment libre, pour oser prendre sa place, parfois pour la première fois. Suffisamment libre pour oser aller de l’avant, pour oser vivre sa vie à soi, plutôt que simplement survivre…
Parce que la bonne nouvelle du Royaume est de celle que l’on expérimente comme un bol d’air frais, comme un grand soulagement dans une vie courbée sous le poids d’un quotidien parfois harassant et déprimant, dans une vie esclave des injonctions sociales et du regard des autres. Nous sommes appelés à la vie, nous sommes appelés à une vie libre où il est possible d’être nous-mêmes, à une vie en confiance car nous sommes aimés.
Annoncer le Royaume, l’enjeu est donc central et c’est un enjeu de taille ! C’est bien ce que perçoit Jésus lorsque son regard se tourne vers les foules « épuisées et accablées », aliénées, sans repère, en perte de sens… Il ne s’agit pas simplement de quelques-uns d’entre nous mais de l’humaine condition… Jésus en est saisi aux entrailles.
Oui, l’annonce du Royaume devient un enjeu vital, un enjeu de vie et de mort. Et le thème de la moisson, qui dans les Évangiles, évoque la fin des temps, est là pour le rappeler.
Or, première surprise du texte, Jésus, qui jusque-là avait été au centre du récit et avait agi seul, choisit de se retirer. Non pas sur la montagne, pour prier avant de revenir, mais en déléguant à ses disciples l’annonce du Royaume. Première surprise du texte : Jésus, au moment où l’évangéliste vient de répéter, comme au début de son ministère (chapitre 4), qu’il est partout, « parcourant toutes les villes et les villages », renonce à une forme de toute puissance et choisit de se mettre en retrait en demandant à ses disciples d’accomplir ce qu’il a accompli jusque-là, à savoir, très exactement, annoncer le Règne de Dieu, guérir les malades, réveiller les morts, purifier les lépreux et chasser les démons.
On pourrait considérer que Jésus, bien que renonçant à la toute-puissance, agit ici de manière pragmatique en choisissant de déléguer son autorité. De manière pragmatique parce que la foule est immense… De manière pragmatique parce qu’il anticiperait déjà son départ et préparerait l’après.
Mais c’est bien la seconde surprise de ce texte : lorsque leur nom apparaît dans cette première liste complète des douze, ceux auxquels il délègue cette autorité manquent singulièrement de crédibilité… Pas certain que leur CV ait franchi le cap d’un entretien d’embauche devant un recruteur spécialisé dans les ressources humaines… encore moins certainement devant des religieux. La liste que nous avons entendue présente en effet une petite troupe hétéroclite composée d’hommes du peuple qui semblent ne se définir au mieux, que par leur lien de parenté et dont on sait par ailleurs que quatre d’entre eux sont pêcheurs … et non prêcheurs… On retrouve aussi Matthieu, un collecteur d’impôts pour le compte des Romains. Un ancien « collabo » donc, dont la réputation est celle d’être un voleur et qui est, de plus, considéré comme impur dans les milieux pharisiens. Si l’on continue l’inventaire, on trouve également un zélote, c’est-à-dire un membre d’un mouvement politico-religieux ayant choisi la lutte armée et les actions violentes pour mettre l’occupant romain dehors – pas franchement le profil du Christ- et enfin, un futur traître, « Judas l’Iscariote, celui qui le livrera ». Voici ceux que Jésus se choisit pour disciples, voici ceux auxquels il délègue son autorité…
Or, si Jésus choisit de leur offrir sa confiance, c’est bien qu’il met sa confiance dans notre humanité malgré nos fragilités et nos faiblesses, c’est bien qu’il met sa confiance en nous malgré nos fragilités et malgré nos défaillances. C’est bien qu’il met sa confiance en nous tous et en nous toutes !
Mais si Jésus met sa confiance en ses disciples et s’il leur donne autorité, il ne les laisse pas aller au hasard ni sans recommandation. Pour commencer, il leur apprend que l’autorité va de pair avec la plus grande humilité et ce pour deux raisons :
La première raison, c’est que l’autorité véritable dont parle le Christ, contrairement à ce que nous croyons, n’est pas celle que nous pourrions avoir par nous-mêmes. Elle ne tient pas à la personne ni à ses qualifications particulières. C’est d’ailleurs surprenant car quand un sociologue comme Pierre Bourdieu parle de l’autorité, il dit au contraire que l’autorité ne dépend pas d’un contenu de discours mais de la personne qui le prononce. Il dit que l’autorité est dans le « porte-parole » parce que celui-ci a justement été qualifié et peut-être reconnu crédible pour exercer cette autorité. Or ici, dans ce texte, l’autorité véritable dont parle le Christ ne tient pas à notre mérite ou à nos qualifications propres, mais réside dans une parole, bonne nouvelle qu’il nous est donné de transmettre mais qui nous dépasse et que nous ne possédons pas. D’ailleurs, à peine l’autorité est-elle donnée aux disciples qu’elle leur est aussitôt retirée : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». Aucun des disciples ne peut se prévaloir d’un quelconque pouvoir sur les autres pour son propre profit et sa propre gloire. Comme le dit aussi Paul dans la première épître aux Corinthiens (chapitre 4, verset 7) :
Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
Et si tu l’as reçu, pourquoi fais-tu le fier
Comme si tu ne l’avais pas reçu ?
La seconde raison qui fait qu’il ne saurait y avoir d’autorité véritable sans humilité, c’est que la réponse de l’autre ne nous appartient pas. Celui qui entend la parole est en droit de l’accueillir ou de la rejeter et c’est une condition essentielle de sa liberté.
Ce qui nous appartient, en revanche, c’est de prier pour que les mots que nous employons ne soient pas de ceux qui continuent d’écraser celles et ceux qui le sont déjà mais de ceux qui relèvent, qui redressent, qui restaurent. Et c’est bien ce que Jésus demande d’abord à ses disciples : commencer par prier, se tourner vers le Père pour qu’il suscite des ouvriers.
Ce qui nous appartient aussi, c’est de renoncer au superflu, de ne pas chercher à tout prévoir ni à tout planifier, de faire confiance aux rencontres… de faire confiance, non seulement au Christ, non seulement à Dieu mais aux autres… Si Jésus conseille à ses disciples de partir sans argent ni bagage, c’est bien pour cette raison. Accepter de dépendre des autres, c’est jouer le jeu de la confiance même lorsque celle-ci n’est pas évidente.
Ce qui nous appartient ensuite, c’est de ne pas nous laisser, nous aussi, alourdir et appesantir par les échecs et, c’est aussi comme cela que j’ai envie de lire ces paroles du Christ ce matin : secouer la poussière de ses sandales, c’est ne pas se laisser atteindre, alourdir par ce qui ne dépend pas de nous… La grâce est gratuite mais elle ne s’impose pas :
La bonne nouvelle du règne de Dieu qui s’est approché, de Dieu qui nous rejoint dans notre humanité et qui nous aime pour notre relèvement, n’est une bonne nouvelle que si, librement, nous l’accueillons comme telle…
C’est sans doute pourquoi, Jésus, ici, en maître, se met en retrait. Notre Dieu renonce à la toute-puissance sur nous car ce renoncement est la condition même de notre liberté. Il est la condition de notre liberté et, ce faisant, il est la condition même d’une vraie relation et non d’une domination. Il n’y a que de cette manière que nous pouvons accueillir la Bonne nouvelle du Royaume qui vient. En Jésus, Dieu s’incarne : il ne vient pas nous écraser mais nous rencontrer… et il se donne à reconnaître à travers des mots qui relèvent que nous aussi nous pouvons prononcer et à travers des mots de confiance que nous aussi nous pouvons partager.
Amen.