Prédication
D’après une prédication du pasteur Bernard MOUROU.
Peut-être que ce texte vous étonne, voir vous gêne et même vous choque quant à l’attitude de Jésus.
Nous ne sommes pas habitués à un tel comportement de sa part…
En tout cas, nous avons du mal à l’admettre car il ne nous semble pas compatible avec l’idée que nous avons de ce personnage… invité à être Seigneur sur notre vie….
Juste avant, lors de la multiplication des pains, nous avions vu comment il avait été pris de pitié pour la foule et comment il l’avait guérie et nourrie.
Mais là, nous avons affaire à un Jésus bien différent.
La situation est dramatique : Cette femme est dans une grande détresse, nous la sentons proche du désespoir. D’habitude, Jésus vient en aide chaque fois que la situation le demande !
Ces deux femmes dérangent tout le monde : la fille est possédée par des esprits mauvais et la mère vocifère sans retenu ! La situation est telle que les disciples n’en peuvent plus et demandent à Jésus de faire quelque chose.
La patience des disciples est un peu comme la nôtre : Au nom de l’Évangile, nous accueillons… Oui mais quand même… Il y a des limites…
Là, Jésus reste inflexible : il semble loin de l’Évangile. En plus, pour une fois, il a des propos méprisants : Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. Pourquoi cette attitude surprenante ?
Les propos de Jésus visent-ils à pousser cette femme dans ses derniers retranchements à des fins pédagogiques ?
Mais alors, il ferait donc preuve d’une mauvaise foi assumée, mais bien indigne de lui.
Jésus a-t-il cette attitude parce qu’il a affaire à une étrangère ?
Les Cananéens étaient les ennemis jurés des juifs. Dans le Premier Testament, il est même question de leur éradication.
Cela voudrait-il dire qu’à un certain moment, Jésus se serait trompé et qu’après il serait revenu de son erreur ?
Cette idée nous gêne. Il est troublant de penser que Jésus ait pu se fourvoyer. Mais là non plus nous ne sommes pas sur la bonne piste, parce que, vous vous souvenez, dans ce même Évangile de Matthieu, Jésus a bien guéri le serviteur du centurion. C’est bien la preuve qu’à ce moment de son ministère, Jésus n’est pas hostile aux étrangers.
Décidément, ce texte nous résiste. Que veut-il nous dire ?
Dans la Bible, les textes qui nous questionnent et nous dérangent sont souvent les plus intéressants parce qu’ils contiennent pour nous une vérité nouvelle.
Alors voyons notre texte d’un peu plus près et étudions le comportement de cette femme. Par quelles attitudes successives passe-t-elle ?
D’abord, comme les disciples pris au milieu de la tempête, elle crie à Jésus : Aie pitié de moi ! Et Jésus ne bronche pas.
Elle, une païenne, elle le reconnaît comme Seigneur et Fils de David, mais cela semble peine perdue.
Alors elle tente de lui faire ressentir toute la gravité de la situation : sa fille est cruellement tourmentée par un démon. Mais rien ne se passe.
A leur tour, les disciples, exaspérés, demandent eux-mêmes à Jésus d’intervenir, mais rien n’y fait.
Puis la femme s’humilie en venant se prosterner devant Jésus. Mais elle n’obtient de lui toujours aucune réaction.
Finalement elle l’implore : Viens à mon secours ! Mais Jésus reste imperturbable.
Toutes ces tentatives laissent Jésus sans aucune réaction.
Rien de tout cela ne le fait intervenir en faveur de cette femme, ni ses appels à l’aide, ni le fait qu’elle le reconnaît comme Seigneur et Fils de David, ni la gravité de la situation, ni l’exaspération qu’elle provoque, ni même son humilité.
Non, ce qui le fait réagir et intervenir Jésus, et ce qui lui fait dire que la foi de cette femme est grande, c’est quand elle rebondit sur sa remarque cinglante : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens », en répondant, avec une certaine vivacité d’esprit : « C’est vrai, Seigneur, et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ».
Alors, qu’y a-t-il de si extraordinaire dans le propos de cette femme ? Quel rapport y a-t-il entre ce qu’elle dit et la foi ? Qu’est-ce que cette histoire de petits chiens qui viennent manger les miettes a-t-elle à faire avec la foi ?
Décidément, ce texte nous résiste. C’est que la réponse ne se trouve pas là où on le pense. Et quand on ne trouve pas la solution d’un problème, c’est souvent parce que l’on cherche dans la mauvaise direction.
Dans la phrase de cette femme, il y a deux éléments qui s’opposent : d’un côté les petits chiens, de l’autre les maîtres, comme si elle voyait le monde de manière dualiste. Le surplus de nourriture des maîtres permet aux petits chiens de se nourrir. Qui sont ces maîtres ? Que représentent les petits chiens ?
Il est évident que les maîtres, ce sont les Juifs, les gens du Livre, et les petits chiens, tous les autres.
Mais pourquoi Jésus dit-il à cette femme que sa foi est grande ?
Que fait cette femme ? Elle reconnaît simplement une différence entre les uns et les autres, entre ceux qui ont perçu cette présence si particulière de YHWH et les païens. Elle reconnaît la séparation qui existe entre israélites et non-israélites. Bien que n’ayant pas reçu une éducation de la Torah, elle a compris ce qui fait la spécificité du judaïsme, cette compréhension d’une divinité tout autre : elle est capable de prendre en compte la notion d’altérité, à reconnaître que l’autre est autre, irrémédiablement différent, et donc aussi que Dieu est le Tout-Autre.
Cette reconnaissance, que l’on peut qualifier de « distance » garantit en fait le respect de l’autre.
Cette femme reconnaît que le peuple en marche après YHWH est différent des païens. Pas supérieur ou dominant, mais différent.
Et pourtant, rien ne la prédisposait à cette compréhension, car les juifs ont toujours été les ennemis jurés des cananéens.
Et au moment où elle reconnaît cette différence, cette différence est aussitôt abolie.
La fusion et la confusion fait place à la connaissance et la reconnaissance.
Notre foi chrétienne suppose la reconnaissance des frontières, des limites, des différences. Elles ne sont pas des murs mais des points de rencontre, de partages, d’échanges… et donc d’enrichissement de l’esprit et de l’âme.
Les frontières, les limites, les différences ne sont pas à aborder comme des obstacles mais des espaces de découverte, de connaissance et donc de reconnaissance.
Le théologien Paul Tillich a très bien expliqué cette notion.
A notre époque ou des courant de pensées essayent de nous faire croire le contraire en alimentant des craintes et des rejets et préconisent des « murs » et des « barrières » illusoires, l’Évangile nous invite à bousculer nos craintes profondes et faire de ce qu’on croyait être le lieu de la confrontation, l’espace de la rencontre et, de fait, du possible.
L’autre devient le partenaire de la confiance (foi) qu’il soit l’ennemi que je redoutais, l’inconnu croisé au hasard, l’ami, le conjoint… L’autre, sous toutes les formes, et enfin l’Autre.
Cette reconnaissance des différences nous préserve de toute relation fusionnelle et nous faire rester nous-mêmes, dans notre différence comme autant de richesses.
Cette reconnaissance des limites nous fait entrer dans une relation saine à l’autre, une relation respectueuse et harmonieuse.
Amen