Prédication: Une parole qui rend le monde habitable

Prédication de Stéphanie MERCIER à l'occasion du culte de rentrée qui fût aussi un temps de culte pour la Création.

Texte biblique

Livre d’Ezéchiel, chapitre 47, versets 9 à 12

 

Partout où le torrent arrivera, tous les êtres vivants qui grouillent vivront ; il y aura une grande quantité de poissons, car cette eau arrivera là-bas et les eaux deviendront saines, et il y aura de la vie partout où arrivera le torrent. Alors des pêcheurs s’y tiendront. Depuis Eïn-Guédi jusqu’à Eïn-Eglaïm, on étendra les filets. Ces poissons, selon leurs espèces, seront comme les poissons de la grande mer ; ils seront très nombreux. Ses marais et ses lagunes ne seront pas assainis, ils seront abandonnés au sel. Près du torrent, sur ses rives, de chaque côté, pousseront toutes sortes d’arbres fruitiers. Leur feuillage ne se flétrira pas, leur fruit ne s’épuisera pas ; ils donneront des primeurs tous les mois, parce que ses eaux sortiront du sanctuaire. Leur fruit servira de nourriture et leur feuillage de remède. 

 

Traduction: Nouvelle Bible Segond

Prédication

Il y a des années de cela, j’ai travaillé en classe d’accueil en région parisienne. Mes élèves venaient de partout. Ils avaient pour point commun d’apprendre le français pour poursuivre leur scolarité en France. C’était l’automne. Comme nous travaillions sur le temps qu’il fait et les saisons, je leur ai proposé un atelier d’écriture collective sur la pluie. Le temps était maussade et je m’attendais à un texte un peu triste. Mais voici que la première phrase qui sortit et sur laquelle tous et toutes se mirent d’accord était « J’attends la pluie »… A force de vivre dans des villes où la nature a peu de place et dans un pays tempéré où l’eau n’était pas encore un problème, j’avais oublié la réalité de la vie dans bien des pays du monde où l’eau, si nécessaire, est attendue comme une grâce et une bénédiction.

 

A présent que nous aussi, sous l’effet du dérèglement climatique, nous redoutons les inondations à certaines périodes et devons affronter la canicule et la sécheresse à d’autres, il nous est possible de reconnaître un peu mieux notre fragilité et notre dépendance. A ce titre, le texte d’Ézéchiel que nous venons d’entendre est significatif et rappelle l’essentiel : sans eau il n’y a pas de vie et, dans la foi, c’est la Parole de Dieu qui est cette eau qui irrigue notre vie et donne vie au monde. C’est la parole de Dieu qui rend le monde habitable.
Ce qui nous permet de dire que l’eau dont il est question ici est à la fois l’eau et la Parole, c’est que cette eau sort du temple. La vision du prophète Ézéchiel donne ainsi à voir la Création telle que Dieu la souhaite et la veut. Une Création dont l’existence passe par une recréation. Il s’agit de la recréation d’un monde voulu par Dieu alors que l’humanité est partiellement au moins, retournée au chaos initial…
Dans le livre d’Ezéchiel, ce sont en effet les manquements à Dieu et les crimes du peuple qui dont à l’origine de la chute du Temple et de la déportation à Babylone. Au retour, le milieu des prêtres, dans lequel le livre a été écrit, rêve d’une communauté refondée à partir du Temple et de la Parole de Dieu.

 

Ainsi, comme au début du livre de la Genèse, la Parole de Dieu est ici une parole qui sépare, c’est-à-dire une parole qui met de l’ordre, qui organise le monde et le fait sortir du chaos pour que la vie soit possible. Pas seulement la vie pour quelques-uns mais la vie pour toutes et tous en abondance. Et cette vie en abondance qui permet aux humains de vivre, c’est d’abord une vie végétale et animale avec des équilibres naturels préservés : la terre est bien distincte de la mer, mais aussi des marais et des lagunes ; l’eau douce du torrent se distingue de l’eau salée. Les poissons, comme lors du premier récit de création, sont présentés dans leur diversité, « selon leurs espèces ». De même, le texte insiste sur la variété des arbres fruitiers et sur la profusion de la vie : « tous les êtres vivants qui grouillent ».

 

Si la Parole de Dieu est créatrice, c’est d’abord qu’elle rend le monde vivable, qu’elle le rend habitable. Et un monde habitable, c’est un monde où la vie peut s’épanouir car les équilibres sont préservés et qu’il y a une place pour chacune et pour chacun.
Il nous faut l’entendre à un moment où c’est bien l’habitabilité du monde tout entier qui est menacée : les eaux montent, le désert gagne, la pollution fait des ravages, les écosystèmes sont détruits par l’action humaine. Mais certains croient toujours qu’on pourra s’en sortir en remplaçant le vivant par des intrants et en plaçant notre foi dans une technologie toute puissante. Or l’habitabilité est une valeur fondamentale car nos destins sont liés, non seulement les uns aux autres, en tant qu’êtres humains, mais aussi avec tout le reste du vivant, avec tout ce qui « grouille » comme dit le texte. Il faut préserver la possibilité d’une vie qui puisse continuer d’inventer de la vie. La création n’est pas terminée, elle est en devenir et nous en avons été institués les gardiens et les ouvriers…

 

Ainsi, parce qu’elle est une parole pour nous ici et maintenant, la Parole de Dieu est une parole de vie, une parole qui appelle à la vie ; une parole qui vient irriguer nos vies pour que le monde soit vivable, c’est-à-dire aussi habitable.

 

Ce faisant, la Parole de Dieu qui sépare et met en ordre est aussi une parole qui trace des limites car fixer des bornes, c’est préserver la place de chacun et de chacune dans sa singularité ; fixer des limites, c’est éviter la confusion et le retour au chaos ; fixer des limites, c’est préserver la possibilité de la vie pour tous. Fixer des limites, c’est finalement admettre qu’aucun de nous n’est tout puissant. C’est aussi reconnaître que nous sommes tous fragiles et tous dépendants les uns des autres et que ce sont sur des équilibres fragiles que reposent la vie de tous. Or, à l’exact opposé de ce discours, n’a-t-on pas entendu ce mois de juillet encore, le président des États Unis affirmer à l’occasion de son anniversaire que « nous – c’est-à-dire les Américains et surtout lui-même – (étions) faits à l’image de Dieu tout puissant » ? Le Dieu de Jésus Christ qui se fait serviteur a ainsi été congédié et remplacé par un Dieu qui s’accommode du culte de l’homme fort et du rejet de toute empathie pour son prochain, certains prédicateurs proches du pouvoir allant même jusqu’à justifier la haine du prochain et son rejet, citations bibliques décontextualisées et tronquées à l’appui.

 

Mais que pouvons-nous faire, sommes-nous tentés de répondre, face à une situation qui nous dépasse ? Quel pouvoir avons-nous, nous qui nous sentons si impuissants? Qui nous entendra ?
Peut-être, en ces temps de violence et de retour au chaos, le rôle de l’Église est-il de redevenir prophétique car elle ne vit pas à côté du monde mais dans le monde. Il appartient à l’Église et il nous appartient de nous exprimer, de nous positionner, d’affirmer à quel Dieu va notre foi et quelle Parole nourrit notre espérance.

 

Car la Parole de Dieu n’est pas seulement une parole qui sépare et donne à chacun sa place, elle est aussi une parole qui répare. Une parole qui répare et ouvre un avenir.
Dans le texte que nous avons entendu, les eaux même de la mer, traditionnellement considérée comme le siège des démons, deviennent « saines ». La mer morte évoquée ici peut à nouveau se remplir de poissons. Les fruits et les feuilles permettent de nourrir et de guérir. Et si cette parole répare, c’est aussi qu’elle nous permet d’envisager le monde autrement. La Parole dit le possible comme une promesse car, vraiment, tout est possible à condition de nous replacer, comme le fait le texte d’Ézéchiel, au milieu de notre environnement, en lien avec une nature que notre société moderne a tout fait pour rejeter aux marges de notre vie, pour que nous n’ayons plus à y penser, que nous n’ayons plus à nous en soucier, que nous n’ayons plus à porter attention à ce monde vivant qui nous entoure.

 

Or, souvenons-nous des récits de création : à l’homme est confié la mission de poursuivre l’œuvre créatrice de Dieu, puisqu’il en fait le gardien et qu’a lui revient le rôle de nommer les bêtes dans leur diversité. Quand nos traductions disent que Dieu confie à l’humain le soin de « dominer » les autres vivants, il ne s’agit pas d’en faire un tyran mais de le placer face à ses responsabilités. C’est une façon de dire que l’humain est co-créateur, qu’il lui faut collaborer à l’œuvre de Dieu, qu’il lui faut, lui aussi, donner à chacun, à chacune, à chaque vivant sa place, toute sa place. D’ailleurs, lors de la nouvelle alliance avec Noé, au chapitre 9 du livre de la Genèse, Dieu précise bien que cette alliance se fait « avec tous les êtres vivants » et que c’est « avec » – toujours ce petit mot qui relie- que l’homme doit vivre (Gn. 9, 8-10). « Avec » et pas sans. Il est bon de se le rappeler à l’heure de la sixième extinction de masse des espèces, quand l’action humaine conduit à la disparition rapide et massive des végétaux et des animaux (une espèce environ disparaîtrait actuellement toutes les vingt minutes).
La Parole de Dieu est une parole qui répare car, face au chaos et aux forces de destruction à l’œuvre en ce monde, elle dessine un avenir : elle ouvre la possibilité de vivre dans ce monde autrement… pas en s’en allant sur Mars après avoir tout saccagé mais en partageant les ressources, en veillant aux équilibres, en donnant place et dignité à chacun.

 

La Parole de Dieu est une parole qui répare et c’est une parole qui sauve mais ce n’est pas une parole magique : elle a besoin de nous. C’est pourquoi nous devons prendre le temps de l’attention et de l’écoute. Ainsi, en ce culte de rentrée, au seuil de cette nouvelle année scolaire où chacun a repris le chemin de ses activités avec un rythme qui va s’intensifiant, que Dieu nous mette au cœur le désir de l’attention et de l’écoute et que sa parole nous irrigue, pour la vie !

 

Amen !

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