Prédication
Chers amis, voici, en effet, à quoi ressemble le royaume des cieux…
Le cadre est posé : cette histoire veut nous faire comprendre comment ça se passe dans le royaume des cieux.
Mais au fait, c’est quoi, le royaume des cieux ?…
Tout d’abord les cieux sont la métaphore qui désigne la résidence de Dieu.
À une époque où tant de choses sont inexpliquées, ce Dieu qu’on ne peut ni voir ni se représenter, on l’imagine dans cet infini inaccessible et mystérieux qui est au-dessus de nos têtes … Mais aussi dans l’espace qui se trouve tout autour de nous où s’épanoui la Création.
Donc le royaume des cieux, ça veut dire le royaume de Dieu.
Il faut comprendre que la démocratie athénienne, les Lumières, la révolution française, tout cela est étranger à la pensée biblique et au mode biblique et la seule forme de gouvernance connue dans la Bible, c’est la royauté, qui renvoie à la royauté de David, la sagesse de Salomon…
Et être roi c’est avoir une « autorité ». Et l’autorité, c’est ce qui fait grandir.
Donc quand on parle du royaume de Dieu, on ne parle ni d’un lieu ni d’un moment, mais de la manière dont Dieu veut nous gouverner, son mode de gouvernance.
Dieu est celui qui a « tout autorité », c’est cet élan qui fait grandir la Création et sur laquelle il nous invite aussi à exercer notre « autorité » pour la faire grandir.
Bref, vous avez compris : Le royaume des cieux, c’est la façon dont les choses se passent quand Dieu est aux manettes.
Première clé de compréhension, donc : le maître de maison, c’est Dieu, mis en scène ici comme le propriétaire d’un vignoble au moment où le travail à faire excède ce que peuvent assurer les serviteurs du domaine qui y vivent en permanence.
Pour assurer le travail en surplus, on fait appel à des journaliers, des ouvriers qui n’ont rien d’autre comme source de revenus que la force de leurs bras. Il fait chaud, nous dit l’histoire, et à cinq heures du soir il ne reste qu’une heure de jour pour travailler. Nous sommes donc en septembre…
Septembre c’est le mois des vendanges, la raison pour laquelle la main d’œuvre des serviteurs qui résident sur le domaine ne suffit plus, et qu’il faut faire appel à une main d’œuvre extérieure pour assurer le surcroît de travail.
Un travail qui consiste à récolter le raisin. Pour les vendanges comme pour toute récolte, il y a une fenêtre de temps. Et si on n’y met pas des moyens suffisants pour que la récolte se déroule au bon moment, c’est une partie de la récolte sera perdue : les oiseaux seront venus se servir, ou, le temps changeant, le raisin pourrira sur pied.
Dans le chapitre suivant, Matthieu nous donne deux autres paraboles sur la vigne : la vigne, c’est le peuple d’Israël, et les raisins, ce sont les fruits éthiques de son comportement.
Ceux qui travaillent à la vigne ont pour but de lui faire produire du fruit : ce sont donc les disciples, en charge d’enseigner la Parole de Dieu au peuple.
Il y en a de deux sortes : les serviteurs qui appartiennent au domaine et y travaillent en permanence, et les ouvriers, qui viennent de l’extérieur. Autrement dit les disciples d’origine juive et les disciples non-juifs. Tous travaillent pour recevoir leur subsistance.
Ce que vient nous dire la parabole, je crois, c’est que Jésus se refuse à considérer qu’il y a des disciples de première classe et de deuxième classe : Juif ou non Juif, (j’aurai pu dire « protestant ou non protestant… ») chaque disciple reçoit de quoi vivre – et s’il n’est pas Juif de naissance, peu importe le moment de sa vie auquel il se décide à devenir disciple, il recevra le même salaire que les autres, c’est-à-dire de quoi vivre.
Mais c’est quoi, « recevoir de quoi vivre » ?
Au fait, voilà une bonne question ! Qu’est-ce qui nous fait vivre ?
Aux termes de Matthieu , chapitre 4, verset 4 qui reprend Deutéronome, chapitre 8, verset 3, nous ne pouvons pas vivre seulement de pain, il nous faut aussi la Parole de Dieu.
Autrement dit, vivre, ce n’est pas seulement survivre matériellement, c’est aussi avoir une vie spirituelle, de quoi donner du sens à notre vie.
Le fait même d’être disciple, de partager l’enseignement que nous avons reçu de Jésus, cela suffit à donner sens à notre vie.
Et cela fait voler en éclats toute notion quantitative de salaire : notre vie a du sens ou elle n’en a pas – c’est une notion qualitative, en oui ou non, qui ne se mesure pas.
Le sens de notre vie n’est pas proportionnel à sa durée.
La proposition qui nous est faite ici, c’est que notre vie prend sens dès lors que nous devenons disciple de Jésus, que nous suivons son enseignement en Parole et en actes, et que nous transmettons cette Parole de manière à ce qu’elle puisse produire du fruit chez les autres. C’est en cela qu’elle est « autorité » : produire du fruit.
Mais pas n’importe quel fruit : du raisin, source de vin, et, dans la pensée biblique, source de joie.
Est-ce alors un appel à partir tous frapper à la porte de nos voisins pour leur lire l’Évangile ?
Peut-être, mais pas que…
Jésus choisit une parabole qui se situe dans le monde du travail le plus répandu de son temps : le travail de la terre.
Aujourd’hui, il nous raconterait peut être la même histoire avec l’embauche d’intérimaires pour boucler l’inventaire des entrepôts des plateformes logistiques du commerce en ligne.
Jésus choisit ce contexte pour opposer la logique économique avec la logique de l’infinie bonté de Dieu, la logique de l’amour.
La définition même de l’économie, c’est comment optimiser la répartition de biens qui sont en quantité limitée pour maximiser mes gains. La durée de mon temps de travail est limitée par la longueur du jour, par le code du travail, par ma résistance physique. Donc je dois optimiser l’utilisation que j’en fais pour maximiser mes revenus. A minima, je dois le vendre à l’heure, et au plus offrant.
Mais l’amour de Dieu est illimité : il peut donner le maximum à tout le monde, et il en restera encore. Et de même, ma créativité, mon éthique, le sens de ma vie sont illimités. En gros, ce n’est pas parce que j’ai eu une idée que le nombre de mes idées à venir va se réduire ; ce n’est pas parce que j’ai fait le bon choix que les bons choix se réduiront dans les alternatives à venir ; ce n’est pas parce que je trouve de la joie à vivre une vie qui a du sens qu’il faut que je me dépêche parce que cette joie est une ressource limitée à consommer avec parcimonie. Si je trouve de la joie dans une vie qui a du souffle, du sens, c’est inépuisable comme l’Esprit qui l’inspire.
Le mode de gouvernance de Dieu au travail, c’est d’insuffler du sens.
Bien sûr, vous allez me dire que nous sommes à rebours complet de la semaine des 35 heures qui ne comprend le travail que comme des heures à vendre, sans aucune prise en compte de ce qui lui donne sens.
Bien sûr, si mon boulot n’a aucun sens, moins ça va durer et mieux ça vaudra.
Et on comprendra que l’ouvrier qui coule du béton ou qui fait machinalement le même geste, que l’employé à la tâche qui ne demande que si peu de réflexion, regarde sa montre en attendant l’heure d’une libération.
Mais si mon travail a du sens, ce n’est plus l’horloge que je vais regarder, mais le fruit qu’il va produire.
Ce qui rend les ouvriers de la première heure jaloux, c’est qu’ils se vendent sans s’intéresser au sens de ce qu’ils font.
Ce qui donne de la joie aux ouvriers de la dernière heure, c’est de rapporter à leur famille de quoi vivre, comme le dit joliment Édith Piaf : au journaliste qui lui demande : « il n’y a pas de joie comparable à celle que peut apporter l’amour ? » elle répond : « Non, je ne pense pas, parce que même si on a un travail, un travail qui vous passionne, si on n’a personne à qui l’offrir, ce travail, je pense qu’il devient inutile, l’un ne va pas sans l’autre, quoi… »
Voilà le mode de gouvernance de Dieu au travail. Comme toujours quand il est aux manettes, c’est un horizon, un but jamais pleinement atteint, mais qui nous donne un cap à suivre pour un travail, une vie qui a du sens.
Osons le prendre au sérieux, dans notre travail, au quotidien : c’est tout un programme !
Et alors non, rien de rien, nous ne regretterons rien, car nos vies, car nos joies, ça commence aujourd’hui avec Lui (phrase dite sur l’air de la chanson d’Edith Piaf).
Amen.