Prédication: Réhabiter le monde

Prédication de Florian MAZEL, le 4 octobre 2026 à partir de la parabole des mauvais vignerons au chapitre 21 de l'Évangile de Matthieu

Texte biblique

Évangile de Matthieu, chapitre 21, versets 33 à 44

 

Ecoutez une autre parabole. Il y avait un maître de maison qui planta une vigne. Il l’entoura d’une haie, y creusa un pressoir et y construisit une tour, puis il la loua à des vignerons et partit en voyage. A l’approche des vendanges, il envoya ses esclaves chez les vignerons, pour recevoir les fruits de la vigne. Les vignerons prirent ses esclaves ; l’un, ils le battirent ; un autre, ils le tuèrent ; un autre encore, ils le lapidèrent. Il envoya encore d’autres esclaves, en plus grand nombre que les premiers ; les vignerons les traitèrent de la même manière. Enfin il leur envoya son fils, en disant : « Ils respecteront mon fils ! » Mais quand les vignerons virent le fils, ils se dirent : « C’est l’héritier ! Venez, tuons-le, et nous aurons son héritage. » Ils le prirent, le chassèrent hors de la vigne et le tuèrent. Lorsque le maître de la vigne viendra, comment traitera-t-il donc ces vignerons ? Ils lui répondirent : Ces misérables, il les fera disparaître misérablement, et il louera la vigne à d’autres vignerons qui lui donneront les fruits en leur temps. Jésus leur dit : N’avez-vous jamais lu dans les Ecritures :
C’est la pierre que les constructeurs ont rejetée qui est devenue la principale, celle de l’angle ; cela est venu du Seigneur, c’est une chose étonnante à nos yeux.
C’est pourquoi, je vous le dis, le règne de Dieu vous sera enlevé et sera donné à une nation qui en produira les fruits. Quiconque tombera sur cette pierre s’y brisera, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera.

Prédication

« Écoutez une autre parabole. » Ainsi commence le texte qui nous place d’emblée au cœur de l’évangile qui est d’abord écoute et réception d’une parole, qui est d’abord assemblée autour de Jésus qui enseigne. Comme nous le faisons aujourd’hui. 

 

C’est donc Jésus qui parle. Et sa parole est grave. C’est qu’il n’est pas sur les routes, il n’est pas en Galilée parmi les foules qui l’attendent et pour beaucoup déjà le considèrent avec respect, voire avec admiration, voire avec foi, le tiennent parfois pour un prophète. Ici, Jésus est à Jérusalem. Il est au Temple, d’où il a chassé les marchands pour y restaurer l’exclusivité de la parole et de la prière. Et depuis le verset 23 il s’adresse aux « grands prêtres et aux anciens du peuple » venus s’inquiéter du scandale. Il s’adresse donc ici aux plus hautes autorités religieuses d’Israël. Car depuis le verset 23, c’est bien son autorité qui est en jeu. « De quelle autorité fais-tu cela ? Qui t’a donné cette autorité ? » l’ont-ils interpelé peu avant. Il s’agit clairement d’une lutte d’autorités, d’une compétition entre eux, les grands prêtres et les anciens, et lui, Jésus, pour la légitimité à dire le juste et le vrai. Mais Jésus refuse de répondre directement à leur interpellation et s’adresse à eux par des paraboles. Celle que nous venons de lire est la deuxième (il y en aura une troisième ensuite). Retenons déjà que Jésus s’adresse aux élites du savoir et des rites comme il s’adresse aux foules et que s’il est venu dans le cœur battant de la foi juive, au sein même du Temple de Jérusalem, il ne change pas pour autant de comportement ni d’enseignement, ne revêt aucun habit de lumière, ne se revendique d’aucun signe, mais délivre simplement sa parole, par une parabole, qui fait écho au chant de la vigne du prophète Esaïe et se prolonge par une citation des Écritures puisée parmi les Psaumes (le psaume 118 pour être précis). 

 

De cette parabole, nous pouvons faire une lecture allégorique classique. Je pense que spontanément beaucoup d’entre vous l’ont faite sans même forcément s’en rendre compte. Cette lecture, qui est déjà celle des Pères de l’Église, de saint Augustin à saint Jean Bouche d’or, décrypte chaque lieu, chaque personnage en leur associant un équivalent signifiant. Le maître de maison qui plante une vigne est ainsi la figure de Dieu. La vigne elle-même est la figure du peuple d’Israël. Les vignerons auxquels cette vigne est louée, sont les responsables du peuple, ces grands prêtres et ces anciens auxquels Jésus s’adresse. Les serviteurs que le maître envoie à deux reprises auprès des vignerons pour en recevoir le fruit de la vigne, et qui sont battus, tués, lapidés par ces derniers, sont les prophètes que Dieu a régulièrement envoyés interpeller les puissants. Le fils que le maître finit par envoyer à son tour et qui subit le même sort : la mort, c’est Jésus lui-même, qui en filigrane annonce ainsi sa propre arrestation, sa propre humiliation, et sa mort. La citation des Écritures qui suit la parabole, et son commentaire par Jésus, peuvent également être lus dans cette veine : la pierre que les constructeurs ont rejetée mais qui est devenue la principale pierre, indispensable à l’édification de l’édifice, la pierre d’angle, peut de nouveau être comprise comme une image de Jésus lui-même, rejeté par les siens, condamné par le Sanhédrin, crucifié par les Romains, et qui est pourtant ce sur quoi est bâti le règne de Dieu. 

 

Le verset 43 – « Le royaume de Dieu vous sera enlevé et sera donné à une nation (le terme grec est ethnos qu’on peut aussi traduire par peuple) qui en produira les fruits. » – a aussi très souvent été lu comme l’annonce du remplacement d’Israël par la nouvelle Église chrétienne. N’oublions pas que Matthieu écrit son évangile dans les années 80-90, après la destruction du Temple, dans un contexte de vive polémique entre juifs et disciples du Christ, et qu’il se situe lui-même, au sein de ces derniers, parmi les plus ouverts à l’intégration des non juifs. Il est donc possible qu’il y ait là une pointe polémique contre les juifs, accusés d’avoir ignoré le message de Jésus et de ne pas avoir reconnu son identité messianique.

 

Indépendamment de cette pointe polémique qui constitue peut-être un ajout tardif, la lecture allégorique de la parabole que nous venons de faire a pour elle une forme de limpidité et même d’évidence. Elle retrace à grands traits l’histoire de la relation compliquée entre Dieu et son peuple jusqu’à la venue de Jésus lui-même et vient disqualifier l’autorité et la légitimité des grands prêtres et des anciens, qui se sont avérés incapables de maintenir le peuple dans les voies du règne de Dieu. 

 

Il me semble cependant qu’une autre lecture est possible, non exclusive mais complémentaire de cette première lecture allégorique traditionnelle. Cette autre lecture s’attacherait non pas à décrypter le sens caché du récit en fonction du contexte dans lequel se trouve Jésus, mais élargirait la portée de l’image en l’extrayant de son contexte pour lui conférer un sens plus général : car c’est de nous qu’il s’agit ici, c’est à nous que Dieu a confié sa vigne, c’est-à-dire sa parole, son message de paix, de salut, de délivrance et d’espérance, et c’est de nous qu’il attend recevoir les fruits de la vigne. Ce qui m’incite à aller dans cette direction, c’est que le texte fournit des détails inutiles à la lecture allégorique contextuelle, comme la description détaillée de la vigne, dont on apprend qu’elle est entourée d’une haie, pourvue d’un pressoir et d’une tour (qui servait à la fois à surveiller et protéger le vignoble mais aussi à abriter les outils ou même la famille au moment des vendanges). C’est aussi que le texte fait résonner le récit avec deux autres textes bibliques : le chant de la vigne d’Esaïe (d’où il tire sa description du vignoble) et le psaume 118 (qui évoque la construction d’un édifice), comme s’il voulait conférer une portée plus générale, plus universelle, à son propos. 

 

Prenons donc au sérieux cet élargissement et cette interpellation qui nous concerne donc directement. Que nous dit la parabole dès lors ? Une bien triste et sévère réalité. Dieu nous a confié le monde, sa création, pour qu’on en prenne soin et qu’on la fasse fructifier. Il a pris soin de l’entourer d’une clôture pour qu’on s’y sente en sécurité. Il l’a pourvu d’un pressoir pour qu’on puisse jouir des fruits de la nature et de notre travail. Il l’a doté d’une tour pour que l’on puisse y abriter nos outils mais aussi notre famille, pour que l’on puisse y habiter et admirer, de là-haut, la beauté de la terre. Bref, il nous a confié un monde habitable à entretenir et à aimer. Et qu’en avons-nous fait ? Nous en avons fait un champ de violence et de mort. C’est bien là le sens des coups et des lapidations infligés, jusqu’au meurtre, aux serviteurs envoyés par le maître. Cette vigne, ce monde, cette terre qui nous ont été remis en location, nous nous les sommes appropriés. C’est bien là le sens de cet assassinat motivé par la cupidité et l’instinct de propriété : « C’est l’héritier ! Venez, tuons-le, et nous aurons son héritage. ». Comment ne pas voir combien tout cela résonne terriblement avec ce que nous vivons ? : avec la surexploitation de la nature, l’effondrement du vivant, l’accumulation des richesses par quelques-uns, le dérèglement du monde. Ce sont bien nous les mauvais vignerons. 

 

Si le texte s’arrêtait là, il y aurait bien de quoi désespérer et se lamenter. Mais Jésus ne nous abandonne pas dans notre vallée de larmes. Il nous offre, de nouveau, un motif d’espérer, et une ressource, une source où puiser pour entretenir l’espérance. Retournons au texte : « Jésus leur dit : N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : C’est la pierre que les constructeurs ont rejetée qui est devenue la principale, celle de l’angle ; cela est venu du Seigneur, c’est une chose étonnante à nos yeux. » Jésus cite ici le psaume 118. L’enchaînement est à première vue surprenant : pourquoi Jésus passe-t-il de son histoire de vigne à cette histoire de construction ? Le fil réside selon moi dans le fait d’habiter, qui figure à l’arrière-plan des deux images. La vigne de la parabole est un vignoble, un clos, pourvu de sa tour-maison, où l’on peut vivre et habiter. La citation du psaume renvoie à la construction d’un édifice : on pense spontanément à une maison tant Jésus, dans d’autres paraboles, utilise cette image de la maison dont les fondations doivent être solides et non bâties sur du sable ; mais il se peut aussi que le psaume fasse référence au temple, qui est aussi une maison, la maison de Dieu. Dans les deux cas, il s’agit d’un lieu où l’on peut vivre et habiter. 

 

Par cette citation et cette image de la maison ou du temple correctement bâtis sur la pierre d’angle, c’est-à-dire sur sa parole, Jésus nous invite à refonder notre rapport au monde. Refonder notre rapport au monde, c’est-à-dire essayer de réhabiter le monde de manière juste, sans violence, sans cupidité et sans appropriation sauvage. Et pour nous aider, nous soutenir dans cette entreprise, entretenir notre désir et notre espérance, il nous offre une source où repuiser la vie et l’énergie : cette source, ce sont les Écritures. Ce n’est pas par pure rhétorique que Jésus passe de la parabole à la citation d’un psaume. Ce n’est pas par jeu savant que Jésus nourrit sa parabole d’une réminiscence du livre d’Esaïe. C’est pour nous indiquer un chemin : c’est en lisant les Écritures, en nous replongeant régulièrement dans la Bible que nous recevrons la force de ne plus être de mauvais vignerons ou de mauvais maçons, et que nous trouverons l’espérance de pouvoir devenir, dans cette création qui ne nous appartient pas, de bons vignerons et de bons bâtisseurs. J’ai dit : en lisant les Écritures, mais ce peut être aussi en les chantant, car un psaume et le chant de la vigne d’Esaïe étaient faits pour être chantés. 

 

C’est pourquoi je terminerai ces quelques réflexions en glissant à vos oreilles les mots chantants d’un écrivain-poète, Erri de Luca, que j’ai déjà cité dans la prière d’illumination, un écrivain qui tout en se déclarant athée entretient avec les Écritures une relation passionnée inspirante. Ecoutons-le : « Tout au long des Évangiles, nous lisons les jets d’un discours qui fut torrentiel. Une providence fait ressembler ces écrits à des citernes d’eau de pluie, qui retiennent du moins quelque chose selon leur capacité. Nous ignorons le timbre de sa voix et l’hébreu, l’araméen, ses langues, n’existent même plus. Et pourtant, les Évangiles ont suffi à ne pas faire oublier les paroles de celui qui ne voulut pas écrire ni laisser d’écrit. Celui qui n’a pas la foi ne se désaltère pas. Mais celui qui a la grâce de l’avoir est lié par un devoir énorme : donner de cette eau bue un témoignage tout au long de sa vie. Ce faisant, il remplit les pages que les Évangiles ont dû laisser vides. Ce faisant, il rapporte à la surface l’eau qui s’est perdue hors des citernes. »

 

Amen

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