Prédication du dimanche 10 avril 2022

Vous avez raté le culte du 10 avril dernier ? Retrouvez la prédication de Stéphanie MERCIER ici !

Prédication réalisée d’après la lecture biblique : Luc, chapitre 19, versets 28 à 40.

Quel messie attendons-nous ?

Si, dans de nombreuses traditions, on se rend à l’église ou au temple avec des palmes ou des branchages le dimanche des Rameaux, c’est que chacun de nous s’associe à la joie des disciples qui reconnaissent dans ce Jésus qui monte vers Jérusalem, le Messie, le Sauveur annoncé par les prophètes.

Et, de fait, dans ce récit, tout fait signe :  nul n’entrave l’arrivée royale de Jésus qui se déroule dans une parfaite évidence. Les propriétaires de l’ânon que Jésus envoie chercher le prêtent sans difficulté au seul prétexte que « Le Seigneur en a besoin ». La foule s’unit dans un seul chœur pour louer Dieu… Tout fait signe et tout fait sens : la prophétie de Zacharie (chapitre 9, verset 9) s’accomplit : « Il est là ton roi, il vient à toi ; il est juste et victorieux, il est pauvre et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse » ; les vêtements déposés sur le dos de la bête et étendus sur le sol à l’approche du Christ afin que celui-ci ne touche pas terre constituent aussi une manière de reconnaître la royauté de Jésus. Les louanges mêmes des disciples rassemblés sur son passage résonnent en écho à celles des anges venus, au chapitre 2 de ce même évangile de Luc, annoncer aux bergers la naissance du Sauveur : « Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, et, sur la terre, Paix parmi les humains en qui il prend plaisir. » (Luc 2,14)

Pourtant, cette joie à laquelle nous pouvons nous associer sans réserve semble aussi liée à des malentendus dont il nous faut prendre conscience pour entrer vraiment dans la joie…

Premier malentendu, premier fantasme pointé par le récit : la royauté du Christ ne vient pas renverser l’ordre du monde. Jésus ne choisit pas le cheval d’un général romain pour entrer dans Jérusalem. Sa puissance ne tient pas à sa force physique ou militaire.

Le Christ que nous reconnaissons se fait humble parmi les humbles, et cela de la crèche – où Luc le représente dans la marginalité et la pauvreté – à la croix, en passant par cette montée vers Jérusalem où il chevauche un ânon. L’âne, en effet, est un symbole d’humilité. Le prophète Zacharie l’associe à la pauvreté… J’ai même lu que chevaucher un ânon pouvait être considéré comme un symbole d’humiliation…

De fait, si l’on y réfléchit un peu, quelle monture étonnante ! Imaginons un instant Jésus dont les pieds doivent presque toucher terre sur une bête dont la force n’est pas encore assurée… On croirait presque que Jésus se moque ainsi de nos désirs de voir en lui un sauveur à la mesure de nos ambitions terrestres, un sauveur qui viendrait établir sa paix et sa justice par la force.

De ce point de vue, l’entrée de Jésus à Jérusalem pourrait presque être considérée comme une parodie, une imitation moqueuse des entrées royales ou impériales traditionnelles.

Ainsi, cette scène qui donne à reconnaître la royauté du Christ, donne aussi à voir, à l’envers de nos représentations glorieuses de la majesté de Dieu, sa radicale humilité.

Mais dans la scène que Luc nous retrace, un autre élément peut nous frapper :  dans la liesse générale, dans la joie du moment, les disciples rassemblés retirent leurs vêtements pour les étendre sur le sol au passage du Christ. On a dit que c’était une façon d’honorer le Christ en empêchant que les pieds de sa monture touchent terre. Il faut ajouter que dans la pensée biblique comme dans la société de l’époque, le vêtement est d’abord un signe d’identité.  Il permet de distinguer riches et pauvres, artisans, travailleurs des champs, serviteurs, collecteurs d’impôts… C’est en revêtant le plus beau vêtement que le fils perdu de la parabole retrouve sa dignité de fils. La métaphore du vêtement est également utilisée par Paul pour qui nous sommes invités à « revêtir » le Christ par le baptême (Ga. 3, 27). Enlever son vêtement constitue aussi un signe d’humilité. C’est ce signe que renvoie Jésus lorsqu’il dépose ses vêtements pour laver les pieds de ses disciples dans l’évangile de Jean et c’est sans vêtements qu’il va être crucifié. Retirer ses vêtements au passage du Christ, c’est donc bien dépouiller son identité sociale, celle qui fait exister aux yeux des autres, pour se soumettre au Christ. Pourtant, ce dépouillement n’est peut-être pas seulement une marque de soumission.  Il relève peut-être d’un autre rêve : celui d’un retour au paradis perdu, à un Eden fantasmé d’avant la « faute » quand il n’était pas utile de porter un vêtement pour cacher la honte d’être nu… Il s’agit peut-être d’un autre rêve :  celui d’un monde où l’on pourrait vivre en transparence les uns devant les autres, une illusion que l’on perçoit d’ailleurs dans la première communauté chrétienne au début du livre des Actes.

Ainsi, il existe peut-être un second fantasme et un second malentendu pointé par ce récit : la venue de Jésus dans le monde ne nous rend pas transparents les uns aux autres, elle ne nous rend pas même transparents à nous-mêmes. La joie du moment pourrait le laisser croire dans cette scène où tout est idéal : la présence du Christ, la reconnaissance unanime et euphorique de sa messianité que seuls quelques pharisiens du groupe, sans doute inquiets de l’avenir, cherchent à rendre moins bruyante en demandant à Jésus de calmer la foule. Ces vêtements retirés, cette mise à nu devant le Christ, devant les autres, témoignent de ce rêve de transparence… La suite des événements, l’incompréhension des disciples, le reniement de Pierre, la solitude du Christ sur la croix prouvent au contraire notre opacité à nous-mêmes, notre difficulté à vivre cette transparence rêvée… Rencontrer Jésus, se réjouir de l’avoir rencontré ne signifie pas l’abolition de nos contradictions…  Jésus nous prend comme nous sommes… Il accepte nos louanges comme il accepte nos égarements… A travers lui, à travers nous, au travers même de nos incompréhensions, de nos joies fugaces et de nos reculs, une Parole trace son chemin dans l’Histoire…

Une Parole qui nous appelle, à la suite du Christ, à l’humilité :  de même que Dieu ne vient pas changer l’ordre du monde, il ne nous change pas radicalement d’un coup de baguette magique en faisant de nous des purs… Luc le signale avec force : si, en Jésus, Dieu vient habiter notre histoire et partager notre condition, ce n’est pas pour en effacer la rigueur. Jésus ne se dérobera pas à son arrestation et vivra la solitude de la croix. La Royauté de Dieu qui se manifeste en Jésus est une royauté paradoxale : celle qui se manifeste dans la toute faiblesse d’un Christ qui ne vient pas inverser la marche de ce monde mais qui nous invite à l’habiter tels que nous sommes… car en Jésus, Dieu ne vient pas abolir nos souffrances, mais nous pouvons en avoir l’assurance, et c’est la bonne nouvelle de cette semaine pascale, il vient les partager…

En Jésus, Dieu ne vient pas non plus abolir nos contradictions… mais il nous choisit, malgré ces contradictions, avec nos contradictions, comme interlocuteurs et comme porteurs d’une Parole qui nous dépasse… Comme les disciples rassemblés sur le chemin de Jérusalem, nous reconnaissons la Royauté de Dieu en Jésus… Et comme eux, la signification de l’événement et ses implications nous dépassent toujours un peu… Tout comme eux, il arrive que nous vivions des moments d’enthousiasme qui sont parfois suivis de retombées douloureuses… Mais voilà, quelle que soit notre foi, quelle que soit notre espérance, c’est en nous que Dieu met sa confiance et c’est à la joie que Jésus nous invite en ce jour ! C’est en nous que Dieu met sa confiance et c’est à nous qu’il revient de l’annoncer !

Réjouissons-nous ! Réjouissons-nous parce que Dieu est venu partager notre humanité, réjouissons-nous car il a pris pied dans notre histoire. Il est passé par Betphagué et Béthanie, il a descendu le mont des Oliviers pour se rendre à Jérusalem… Et il a partagé notre condition jusqu’à mourir sur une croix. Réjouissons-nous car la grandeur de notre Dieu réside dans son humilité, celle qui fait qu’il nous rejoint pour que nous n’ayons plus peur d’habiter notre humanité. Réjouissons-nous, proclamons son amour. Et si nous nous taisons, « ce sont les pierres qui crieront » !

Amen.

Stéphanie MERCIER

Dimanche 10 avril 2022, Rennes

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