Prédication du dimanche 15 mai 2022

Vous avez raté le culte du dimanche 15 mai dernier ? Retrouvez la prédication de Catherine EGREMY ici !

Prédication réalisée d’après la lecture biblique : Jean chapitre 13 versets 31 à 35.

Chers frères et soeurs,

La lecture de ce jour s’entend comme UN MESSAGE D’ADIEU. Le Christ arrive doucement à la fin de son ministère, et chemine déjà vers la passion. Ce texte s’insère entre le récit de la trahison de Judas, et celui du reniement de Pierre. Nous sommes ainsi convié au dernier repas de Jésus, avec ses disciples, et nous vivons le temps suspendu d’une annonce officielle.

Le Seigneur délivre un message fondateur du christianisme : AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES COMME JE VOUS AI AIMÉ.

C’est à la fois un commandement d’amour et un commandement nouveau.

LE COMMANDEMENT D’AMOUR, nous l’avons entendu, mais…
Peut-on commander l’amour ?
L’idée de commandement peut surprendre, en effet. Nous y reconnaissons le langage de la loi, de l’armée, de l’autorité portée à haute voix : Au commandement : garde à vous ! Ici, le devoir d’obéissance est loin de la gratuité de l’amour, de la passion amoureuse, de la poésie à clamer, ou à chuchoter…

Mais en fait, de quel amour parlons-nous ?
Nous avons coutume de distinguer trois formes d’amour en grec, avec la philia (l’amour amical), l’eros (l’amour charnel), et l’agape (l’amour vertueux et inconditionnel). A première vue, tout semble évident, mais les glissements de sens peuvent être insidieux, dangereux, voir même destructeurs, quand ils ne respectent pas l’intégrité physique et morale de la personne. C’est pourquoi la nature de l’amour a besoin d’être différenciée, pour en apprécier la portée et la qualité, et jouir de ses grâces. Cette connaissance de soi et des autres, nous donne alors des
repères, un cadre et une liberté dans l’amour libérateur. Ainsi, nous reconnaissons le commandement d’amour de Jésus, celui de l’agape, de l’amour vertueux et inconditionnel.

Mais si nous choisissons d’aimer les êtres qui nous sont chers, comment aimer ceux que nous aimons le moins ? Comment aimer ceux avec qui nous avons le moins d’affinités, ou le plus de désaccords ?

Tout d’abord, le Christ ne nous a jamais demandé d’aimer tout le monde et personne dans l’indifférence totale des coeurs et le renoncement des corps. Ici, la question n’est pas du désir, de l’amitié ou de la sympathie, mais de la fraternité humaine et chrétienne.

Et puis encore, le Christ ne nous a jamais demandé de trouver sympathique les bourreaux, dictateurs et preneurs d’otages, et encore moins d’adhérer à leurs convictions. Ici, il n’est plus question de guerre, de vengeance et de traumatisme ; mais de chemin vers la paix, le pardon et la résilience.

L’amour de son prochain dépasse ainsi l’altruisme, pour que le commandement d’amour ne se limite pas au sentiment de respect, de réciprocité et de justice. Le nouveau commandement s’inscrit dans le nouveau testament pour éviter l’écueil de la loi du talion, « oeil pour oeil, dent pour dent ». Le nouveau commandement vient révéler la gloire de Dieu en son fils Jésus, pour nous apprendre à pardonner, toujours et encore. Seigneur, « pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ».

Cette capacité à pardonner et à grandir moralement n’est donc pas aisée, elle nécessite un travail sur soi, une éducation des sentiments, un accompagnement spirituel. C’est pourquoi le commandement d’amour est constructif et nécessaire. Nous pourrions l’illustrer dans la simplicité d’un exemple : un parent qui laisse ses enfants, seuls à la maison pour la première fois, se soucie du plus petit comme du plus grand. Le père ou la mère commande à l’aîné de veiller sur son petit frère, pour le protéger, sans abuser de son autorité. La mère ou le père commande aussi au plus petit de veiller sur son aîné, sans abuser de sa patience. L’autorité parentale est donc nécessaire à la sécurité. Elle est fondatrice de l’amour filial et fraternel, pour grandir en humanité.

Le Christ commande à ses disciples, comme un père à ses enfants, de prendre soin de leurs frères et soeurs, pour qu’à notre tour, nous prenions soin de nos semblables. C’est ici le sens de la fraternité chrétienne, l’honneur de la famille humaine, la gloire du Père par le fils.

Mais en quoi le commandement d’amour est une gloire ?
Jésus nous atteste de son honneur : « Le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en lui. Si Dieu a été glorifié en lui, il le glorifiera aussitôt. » Le témoignage de Jean l’évangéliste s’écrit dans le glissement du passé vers le futur pour traverser les temps et les âges. Il s’annonce ainsi comme un testament, un héritage d’amour. C’est pourquoi le titre de ce passage varie selon les traducteurs de la Bible. Nous retrouvons « L’adieu » dans La Bible de Jérusalem, « L’entretien suprême » dans la Traduction Oecuménique de la Bible, et « Le commandement nouveau » dans la Nouvelle Bible Segond. Ainsi le commandement d’Amour est une gloire, parce qu’il s’établit sur : l’honneur, la fidélité, et le témoignage d’Amour.

Nous avons aussi remarqué que le message d’adieu du Christ s’insère entre deux annonces : celle de la trahison de Judas, et celle du reniement de Pierre. Ce contexte peut encore nous éclairer.

Jésus profite d’un dernier repas avec ses disciples pour leur parler, comme un père réunirait ses enfants au soir de sa vie… A un détail près, dirons-nous : Jésus n’a que 33 ans, il est à la force de l’âge, il sait qu’il va mourir et que ses jours sont comptés. D’ailleurs ce n’est pas un ennemi qui le trahira, mais un disciple. Jésus le désigne juste avant l’annonce du commandement nouveau : « Ce que tu fais, fais le vite. » Judas sort, tandis que le sors de Jésus en est jeté. Mais le plus frappant dans cette scène, ce n’est pas le drame à venir, mais la tendresse de Jésus pour ses amis : « Mes enfants, je suis avec vous encore un peu. » Ici, la gloire s’établit dans l’honneur.

Jésus sait aussi que l’amour de son prochain s’éprouve avec le temps. Son ami Pierre le reniera par trois fois, et bien malgré lui. Rien n’échappe à Jésus, il sait tout de la vie des hommes, jusque dans leurs faiblesses. Il comprend la contradiction humaine. Ici, la gloire s’établit dans la fidélité.

Jésus enseigne à ses proches à vivre de la Parole de Dieu, et c’est en cela que le message d’adieu ou testament nous concerne. Jésus aime ses disciples en se faisant lui-même serviteur. Lors du dernier repas, par exemple, Jésus choisit de laver les pieds de ses amis. Il s’incline dans l’humilité et l’amour de son prochain. Cette humilité était pourtant, dans le contexte historique, un signe d’humiliation, mais pour le Christ, il n’y a pas de « plus grand amour que celui qui se défait de sa vie pour ses amis » Jean 15, verset 13. Ici, la gloire s’établit dans le témoignage d’Amour.

Et c’est là le sens ultime de la gloire de Dieu qui s’est fait Homme pour être son serviteur, comme le fils de Dieu honore son Père avec humilité. Le roi des Juifs s’abaisse devant ses disciples pour mieux les servir, en prendre soin et les aimer. Servir son prochain n’est pas un rabaissement, c’est un honneur qui nous relève ensemble et nous élève ensemble. A ce propos, nous remarquerons que l’aidé ou l’aidant n’est pas toujours à la place que l’on croit… Et nous continuons à recevoir en
donnant.

Glorifié par cet amour, Jésus nous donne un commandement nouveau, pour que nous aussi, comme le Christ nous a aimé, nous nous aimions les uns les autres.

Alors en quoi s’agit-il d’UN COMMANDEMENT NOUVEAU ?          Parce que nous l’avons déjà entendu, et d’une autre façon, n’est-ce pas ?

Ce commandement d’amour trouve en effet son écho dans le livre du Lévitique, ou encore dans les Evangiles de Matthieu, Marc et Luc, avec la citation du plus grand des commandements : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ton intelligence. C’est là le plus grand commandement, le premier. Un second cependant lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes. »

Une première nouveauté au plus grand commandement, c’est que le croyant n’est plus seulement l’aimant, mais le faisant. La foi en Dieu n’est pas seulement une manifestation spirituelle et personnelle de la pensée, mais un acte d’amour qui nous engage envers les hommes et les femmes que nous aimons, et ceux que nous aimons le moins. Précisons au passage, qu’aimer son prochain comme soi-même ne veut pas dire : avoir autant d’altruisme que d’amour propre. Il s’agit d’avoir une meilleure connaissance de soi pour mieux connaître l’autre, le comprendre, l’aimer. Socrate disait « Connais-toi, toi même ». Avec Jésus, la finalité est de connaître pour mieux aimer son prochain.

Une deuxième nouveauté du commandement, propre à l’Evangile de Jean, est de remettre en perspective l’Amour, la Parole de Dieu. L’amour de son prochain n’est possible que parce que l’Amour de Dieu précède notre existence et lui donne une direction, un sens, et un chemin à suivre. L’Evangile de Jean débute ainsi : « Au commencement était la Parole ; la Parole était auprès de Dieu ; la Parole était Dieu. Elle était au commencement auprès de Dieu. Tout est venu à l’existence par elle, et rien n’est venu à l’existence sans elle. »

Une troisième nouveauté, la dernière ici, tient dans cette phrase clef : « Si vous avez de l’amour les uns pour les autres, tous sauront que vous êtes mes disciples. » Croire en Dieu, aimer son prochain, n’est pas toujours visible. Si vous ne sortez pas dans la rue avec une bible à la main, une grosse croix autour du cou, la barbe et les cheveux de Jésus, le foulard de Marie, de belles et grandes sandales aux pieds… Il n’est pas évident de reconnaître au premier coup d’oeil un disciple du Christ… C’était la blague ! Le message de l’Evangile est donc un appel à être témoin, explicite certes, mais aussi implicite, beaucoup plus fin et discret. Il ne s’agit pas de paraître chrétien mais de vivre dans l’authenticité une Parole de vérité, dans le savoir être et le savoir faire.

Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé, nous enseigne le Christ.

Alors comment le fils de l’Homme a t-il aimé les siens ?
Oui, parce que le fils de Dieu est de chair et d’os. Il serait donc naturel d’imaginer qu’il ait eu de l’inclination, ou de la sympathie pour telle ou telle personne. Mais la sensiblerie d’un récit sur l’existence de Jésus ne pourrait se confondre avec la vertu de son amour, et la teneur de son message. C’est sans doute ici une des raisons pour lesquelles les théologiens se sont détournés des évangiles apocryphes, dont l’authenticité n’est pas établie, par définition. Ce n’est donc pas la bonne piste.

Aimer son prochain comme Jésus nous a aimé, c’est donc vivre d’une Parole et d’un évangile d’action. Il nous faut alors relire les quatre Evangiles et relever à chaque fois comment le Christ nous a aimé, et comment il nous touche aujourd’hui, chacun et personnellement. De prime abord, nous pouvons être surpris. Nous remarquons des expressions grinçantes, ou des situations embarrassantes, avec Jésus qui rabroue ses disciples, Jésus qui réprimande parfois ses amis, Jésus qui se fâche contre les marchands du temple, Jésus qui se détache froidement de sa mère et des siens, préférant reconnaitre sa famille dans son prochain ou le premier venu…

L’amour de Jésus n’est pas racoleur, il ne se reconnait pas à la surface des choses, mais dans la profondeur de l’Être. Sa passion pour son prochain se comprend et se déploie dans la nature vertueuse de sa parole et de ses actes. Jésus se laisse approcher par les enfants, par les petits et les plus fragiles d’entre nous. Jésus se laisse toucher par les malades, les pécheurs, les repentants. Jésus transforme la peine en joie, le pêcheur en fils de Dieu, la femme rabaissée en femme glorifiée… L’amour de Notre Seigneur se lit dans la bienveillance et une infinité de nuances. Chaque lecteur y trouvera une relecture personnelle. Nous pouvons ainsi relire les Evangiles et rechercher comment la Parole nous touche, aujourd’hui, différemment d’hier et de demain.

Alors comment aimer notre prochain ?
Parce qu’au fond, nous ne pouvons vivre et réussir notre vie sans amour… Pour autant nous passons une grande partie de notre vie à rechercher notre place, à la construire, à la préserver, à la rêver… On aimerait parfois engranger les biens, les savoirs, les succès, donner plus d’épaisseur à nos vies… Et à d’autres moments, nous n’attendons rien, ou si peu de choses… Mais de quelle croissance avons-nous le plus besoin pour grandir dans nos vies ? Nous sommes des passeurs sur terre, et nous nous efforçons de transmettre des valeurs aux générations à venir. Alors de quoi notre vie témoigne-t-elle ? De quelle Eglise rêvons-nous aujourd’hui et pour les prochaines années ? Quel projet de vie d’Eglise recherchons-nous ? L’Amour de notre prochain est un véritable projet de démocratie pour notre Eglise comme pour notre cité.

La tâche est rude, et nous connaissons parfois le découragement. Mais Jésus a connu aussi le découragement. Il savait qu’il serait trahi et qu’il allait perdre les siens, souffrir dans son coeur, dans sa chair… Mais il n’a pas renoncé à l’Amour et à l’Espérance. C’est dans la gloire du Père et le pardon des péchés que Jésus redonne vie à nos existences.

Christ est ressuscité pour que l’Amour rejaillisse en nos vies. C’est la bonne nouvelle et la force du chrétien. Dieu est Amour. Amen.

Catherine EGREMY

Dimanche 15 mai 2022, Rennes