culte du 8 mars – Journée international des droits des femmes

En ce 8 mars, « journée internationale des droits des femmes », nous n’ouvrons pas la Bible… Enfin, nous n’ouvrons pas la Bible qui contient les textes très officiels du « Canon ». Ce canon si longtemps débattu, critiqué, modifié.

Des textes ont été écartés, les textes dit « apocryphes » : ils ne sont pourtant pas sans intérêt. On les a écartés – on a voulu les écarter car, parfois, certains passages bousculaient, gênaient les bien-pensants de l’époque. Oui, à toute époque il y a eu des bien-pensants qui, croyant bien faire, ont peut-être bâillonné l’Esprit qui souffle… en tout temps et en tout lieu…

 

Nous ouvrons l’Evangile de Thomas :

Évangile de Thomas

Jésus vit des petits qui étaient au sein.
Il dit à ses disciples : Ces petits qui tètent sont semblables à ceux qui entrent dans le Royaume.
Ils lui dirent : « alors en devenant petits nous entrerons dans le Royaume ?
Jésus leur dit : « Lorsque vous ferez le deux Un et que vous ferez l’intérieur comme l’extérieur, l’extérieur comme l’intérieur, le haut comme le bas, lorsque vous ferez du masculin et du féminin un Unique, afin que le masculin ne soit pas mâle et que le féminin ne soit pas femelle, lorsque vous aurez des yeux dans vos yeux,(…) alors vous entrerez dans le Royaume ! (logion 22)

 

Simon Pierre disait à Jésus : Que Marie sorte de parmi nous parce que les femmes ne sont pas dignes de la Vie.
Jésus répondit : Voici que je la guiderai afin de la faire Homme. Elle deviendra, elle aussi, un souffle vivant semblable à vous, Hommes.
Toute femme qui se fera Homme entrera dans le Royaume de Dieu. (logion 114).

Une femme serrant son enfant contre sa poitrine

Crédit: Luiza Braun/ Unsplash

Prédication

Dans les Évangiles (canoniques ou non !) et encore plus dans l’Évangile de Thomas, le féminin et le masculin peuvent être intégrés dans le terme de l’« Homme » avec un grand H, dans une humanité unifiée.

Le grec dirait anthropos, mais le manuscrit de l’Évangile de Thomas, retrouvé en 1945, est écrit en copte. Alors comment parler de cette humanité dans laquelle le masculin et le féminin se complètent pour faire un corps simple, entier, sans cette division de genres qui sépare biologiquement ce que l’âme unit ?

 

Théodore Monod parlait d’hominisation pour parler des progrès que l’être humain avait encore à faire pour devenir pleinement humain. Il rassemblait sous ce terme le masculin et le féminin de l’humanité.

Mais les progrès demandent parfois un temps infini, et celui concernant l’égalité entre les hommes et les femmes se fait encore attendre dans bien des lieux sur notre planète, et dans bien des secteurs où le problème ne devrait pas se poser – comme par exemple celui du religieux et en particulier du christianisme.

Comment penser que la foi et la vocation à en témoigner puissent relever d’une différence de genres ?

 

C’est ce qui a prévalu, au cœur de la Réforme protestante qui annonçait la fin du cléricalisme et qui comptait sur les femmes pour enseigner à leurs enfants les trésors de la Bible… Dès 1520, Luther préconisait l’éducation pour tous les enfants (filles et garçons). Bucer instaura la première école pour jeunes filles. Une grande quantité des écrits protestants du XVIe siècle (80% de ce qui est imprimé au cours de ce siècle) l’était par des femmes. Il y a eu aussi les prédicantes de l’époque du « désert »….

 

Les paroles d’Évangile que nous entendons ce matin sont des paroles exclues du canon biblique. Elles sont pourtant contemporaines des Évangiles synoptiques et sans doute plus originelles encore, et remontent vraisemblablement aux traditions orales de la communauté de Jérusalem, dans les années 50 de notre ère, autour de Jacques le Juste, frère de Jésus.

Mais son caractère un peu trop mystique lui a valu l’exclusion d’un canon constitué sur des principes très humain, une vision très masculine de l’universalité et de l’orthodoxie.

L’Évangile de Thomas a, de ce point de vue, tout pour déranger.

 

Il faut dire que dans cet Évangile, le ou la croyante est invité(e) à devenir « Christ » grâce au divin qui est en lui ou en elle.

Dans cet évangile, pas de miracle, pas d’acte de puissance, pas de surnaturel, mais des enseignements à l’état brut, des enseignements de Jésus qui ont de quoi éclairer toute une spiritualité libre et indépendante de quelque autorité autre que celle de la foi seule.

 

L’autre trait troublant de l’Évangile de Thomas est ce soutien sans faille que reçoivent les femmes qui croient et partagent avec les autres disciples l’héritage de Jésus. Thomas surnommé Didyme (le jumeau), encore appelé Jude et sans doute lui aussi frère de Jésus, raconte comment Jésus défend une certaine Marie dont nous ne savons pas qui elle est : sa mère, Marie de Magdala ou Marie Salomé dont il est aussi question dans le même Évangile ? Déjà, dès les origines du débat sur la légitimité des disciples de Jésus, Pierre est remis à sa place parce qu’il ne veut pas partager la bonne nouvelle et sa vocation d’apôtre avec cette Marie à qui il ne reconnaît pas la dignité des enfants de Dieu.

 

Jésus répond : « Voici que je la guiderai afin de la faire Homme (avec un grand H ). Elle deviendra, elle aussi, un souffle vivant semblable à vous, Hommes (toujours avec un grand H). Toute femme qui se fera Homme (encore et toujours le grand H) entrera dans le Royaume de Dieu.» 

Alors ? Faut-il que les femmes deviennent mâles pour être des apôtres légitimes ? 

Évidemment non, il s’agit ici, de devenir « Un », d’être unifié de façon à ce que, comme un enfant au sein maternel, il n’y ait en elle aucune dualité, aucune division, qui ne soit ramenée à l’Unicité de la foi sincère. 


« Heureux les simples en esprit » disent les Béatitudes. Ce corps simple vers lequel doivent tendre l’esprit, le cœur, l’âme du croyant, c’est ce qu’annonce cet Évangile apocryphe où hommes et femmes tendent vers l’image de Dieu. De là à imaginer que la première communauté familiale autour de Jésus ne voyait aucune objection pour le ministère apostolique des femmes, il n’y a qu’un pas.

 

Pourtant, entre la rédaction de ce texte et le ministère féminin, la route fut longue… Bien sûr il y eut des femmes qui comptèrent pour la propagation de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, et même autour de Paul, dont on a tellement mis en avant la misogynie…

Car les femmes collaboraient étroitement avec Paul sur les routes commerciales et véhiculaient la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. 

Autour de Paul il y a des femmes mariées dont on cite le nom avant de citer le nom de leur mari, ce qui n’est pas l’usage : Prisca, l’épouse d’Aquila, Julia, l’épouse de Philologue, Junia, l’épouse d’Andronikos. 

Il y a aussi des veuves comme la mère de Rufus. 

Des célibataires : la sœur de Nérée. 

Des sœurs : Tryphaine et Tryphose. 

 

Et puis, le premier cercle des partenaires de Paul est constitué de Phoibè qui travaille dans l’import-export, Prisca qui a un atelier à Corinthe, Lydie la marchande de pourpre. 

 

Comme Jésus, Paul est accompagné par un groupe de femmes qui sont engagées et facilitent la mission de Paul en se mettant en danger comme lui : Prisca, qui fabrique et vend des tentes, enseigne à l’intellectuel Appolos et très vite son engagement lui vaut d’échapper de peu à la décapitation. Ailleurs, Paul dit de Junia qu’elle a combattu pour l’Évangile.

 

Après la mort de Paul, ses disciples n’auront plus la même vision égalitaire des femmes et, dans les lettres écrites ensuite, comme la première Épître à Timothée, les femmes seront réduites au silence :

« Pendant l’instruction, la femme doit garder le silence, en toute soumission. Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme. Qu’elle se tienne donc en silence. » (Première épître à Timothée, chapitre 2, versets 11 à 12)

 

Plus tard, les manuscrits seront même falsifiés et les femmes un peu trop présentes dans les textes changent de genre sous la plume des copistes. Comme Junia dont le prénom est masculinisé en Junias.

 

On ne recule devant rien pour remettre les femmes à ce qu’on estime être leur place et on peut se demander à juste titre de quelle époque date le verset de la Première Lettre aux Corinthiens, au chapitre 14, dans lequel on entend comme une porte qui claque pour fermer l’accès au ministère féminin : « Que les femmes se taisent dans les assemblées : elles n’ont pas la permission de parler ; elles doivent rester soumises, comme dit aussi la Loi. » 

Est-ce que des successeurs de Paul, gênés par la présence des femmes dans les communautés chrétiennes auraient cherché à justifier l’éviction de ces dernières de toute parole d’enseignement ?

Si, comme le montrent les études récentes des Évangiles et des Lettres de Paul, Jésus, et Paul après lui, ont fait une telle place aux femmes et les ont traitées d’égal à égal avec les hommes dans les premiers temps de l’aventure chrétienne, pourquoi la peur l’a-t-elle emporté sur la fidélité à l’élan de l’Evangile ? 

 

Car, à en croire l’acharnement que certains exercèrent à prouver l’impossibilité d’un ministère féminin égal à un ministère masculin, il devait y avoir un enjeu très important à interdire par toutes sortes d’arguments cet accès au ministère.

 

Ecoutez, à ce titre, ces propos :

« La femme sera sauvée en devenant mère » signifie, que si la maternité n’est pas une condition du salut, elle n’est pourtant pas sans rapport avec le salut. 

Elle est en connexion étroite avec lui. 

Si la femme veut être sauvée, elle ne peut l’être qu’à travers sa féminité, et non pas comme un être asexué ou virilisé. 

Elle ne peut « s’accomplir » elle-même, comme on dit aujourd’hui, qu’en remplissant son rôle de gardienne du foyer et de mère de famille, et non pas en s’émancipant ou en s’agitant, en jouant la suffragette ou en voulant sans nécessité exercer une profession.

Elle n’a pas à chercher son bonheur en dehors de la fonction que la nature lui a assignée, ni par conséquent à se dérober au devoir et au privilège de la maternité ; ce serait vouloir enjamber son ombre. » 

 

On doit cette prose à un pasteur réformé du canton de Vaud décédé en 2005. Ces mots ne datent pas de l’Antiquité mais de 1967. Même si cet argument biologique semble ne présenter aucun intérêt, il est important de noter les deux qualificatifs qui sont employés et qui révèlent une crainte chez l’auteur : il parle d’être asexué ou virilisé pour parler des femmes qui ont une indépendance et un métier et ne se réduisent pas au rôle de mère ; comme si le sexe féminin n’existait que lorsque qu’il sert à enfanter et qu’il présentait un risque pour les hommes en devenant lui-même viril.

 

Cette crainte de la concurrence n’est pas nouvelle : dans l’Évangile de Marie, (un autre Évangile apocryphe), Pierre s’en prend à Marie qui lui raconte comment elle atteint la paix intérieure et l’éternité dans le silence comme le lui a enseigné Jésus : 

« Devons- nous changer nos habitudes et écouter tous cette femme ? 

L’a-t-il préférée à nous ? 

Alors Marie pleura et dit à Pierre : « mon frère Pierre, qu’as-tu donc dans la tête ? Crois-tu que j’aie inventé cela de moi-même dans mon imagination ou que je mente à propos du Sauveur ? » Lévi répondit et dit à Pierre : « Pierre tu as toujours été emporté. Maintenant je te vois t’acharner sur la femme comme le font les adversaires. Puisque le Sauveur l’a jugée digne, qui es-tu donc pour la rejeter ? Assurément, le Sauveur la connaît très bien. Voilà pourquoi il l’a aimée plus que nous ! Plutôt, ayons honte ! et revêtus de l’Homme parfait, partons, comme Il l’a demandé, et proclamons l’Évangile sans chercher à établir d’autre loi en dehors de ce que le Seigneur a dit. »

 

Heureusement, à la suite de ces disciples qui défendirent la dignité des femmes à annoncer l’Évangile, d’autres voix se sont élevées pour souhaiter une égalité pleine et entière des hommes et des femmes avec l’idée que cet « Homme parfait » (toujours avec un grand H) dont parlent l’Évangile de Thomas et l’Évangile de Marie, trouvait une de ses réalisations dans cette mission de témoignage. 

 

Le théologien Georges Casalis écrit :

« Une lecture attentive de l’Écriture dans notre temps devrait par conséquent nous amener à souhaiter (…) que nos églises deviennent des sociétés où, de façon exemplaire, l’homme et la femme soient engagés de façon responsable, en pleine réciprocité, dans la conscience lucide de leurs limites, de leurs différences complémentaires, pour la manifestation d’une humanité complète qui soit à la gloire du Créateur et Seigneur. » (Georges Casalis, L’homme et la femme dans le Ministère de l’Église).

 

Le défi aujourd’hui pour notre Eglise est d’être constituée de témoins d’un Evangile qui libère, engage et donne tout son sens à l’humanité.

Masculin – féminin, homme – femme : l’un n’est pas plus légitime que l’autre, seules demeurent la foi et les compétences.

« Lorsque vous aurez des yeux dans vos yeux, (…) alors vous entrerez dans le Royaume ! » dit Jésus.

Amen.

Confession de foi

« The Woman’s Creed » (La profession de foi de la femme), par l’Américaine Rachel Wahlberg, est un exemple poétique montrant combien la tradition pourrait être différente si les pensées des femmes y avaient été associées. 

 

Je crois en Dieu qui a créé la femme et l’homme à son image, qui a créé le monde et a confié aux deux sexes le soin de la terre.

 

Je crois en Jésus, enfant de Dieu choisi par Dieu, né de la femme Marie; 

qui écoutait les femmes et les aimait

qui demeurait dans leurs maisons

qui discutait du Royaume avec elles

qui était suivi et aidé par des femmes disciples.

 

Je crois en Jésus qui, à la fontaine, parlait de théologie à une femme et lui a révélé en premier sa mission messianique, qui 1′ a persuadée d’aller annoncer sa grande nouvelle dans la ville.·

 

Je crois en Jésus qui fut oint par une femme dans la maison de Simon, qui réprimanda les hommes invités parce qu’ils la méprisaient.

Je crois en Jésus qui dit qu’on se souviendrait de cette femme pour ce qu’elle avait fait pour avoir servi Jésus.

 

Je crois en Jésus qui agit résolument pour rejeter les tabous du sang d’anciennes sociétés en guérissant la femme hardie qui l’avait touché.

 

Je crois en Jésus qui guérit une femme le jour du sabbat et lui rendit la santé parce qu’elle était un être humain.

 

Je crois en Jésus qui parlait de Dieu comme d’une femme cherchant la pièce de monnaie perdue, comme d’une femme qui cherchait en balayant, ce qui était perdu.

 

Je crois en Jésus qui pensait à la grossesse et à la naissance avec révérence non comme à une punition – mais comme à un événement déchirant, métaphore de la transformation, naissance nouvelle de l’angoisse-en-joie.

 

Je crois en Jésus qui parlait de lui-même comme d’une mère poule qui rassemble ses poussins sous son aile.

 

Je crois en Jésus qui apparut en premier à Marie-Madeleine qui l’envoya avec la nouvelle éclatante : VA ET ANNONCE …

 

Je crois en l’intégrité du Sauveur en qui il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni masculin ni féminin car nous sommes tous un dans le salut.

 

Je crois au Saint Esprit* qui plane au-dessus des eaux de la création et au-dessus de la terre.

Je crois au Saint Esprit l’esprit féminin de Dieu qui, comme une poule, nous a créés et nous a donné naissance et nous couvre de ses ailes.

 

Amen

 

* En hébreu, le mot « esprit » est féminin.

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