Texte Biblique
Évangile de Matthieu, Chapitre 13, versets 24 à 43
La parabole du bon grain et de l’ivraie… voici bien une parabole qui fait partie du top 5 des paraboles connues, tellement connue qu’elle est passée dans le langage courant comme un proverbe : « il faut séparer le bon grain de l’ivraie », tout comme il faut « rendre à César ce qui appartient à César », ou « défendre la veuve et l’orphelin »
La préparation d’une prédication est un temps à part, qui amène à se plonger ou se replonger dans les textes bibliques, ligne à ligne, mot à mot, pour aller en chercher le sens, derrière le sens premier. Creuser, travailler le texte comme on travaille une terre, se nourrir d’écrits de théologiens, de commentaires bibliques, comme autant d’engrais. Et ne pas contourner les cailloux que l’on rencontre dans notre terre, vous savez, ces paroles sur lesquelles on butte, qui accrochent notre oreille comme paraissant contraire à notre compréhension du message biblique.
Je vous propose donc de prendre le temps ce matin de labourer ensemble ce texte d’évangile, pour en faire lever le sens et moissonner les paroles qu’il nous donne pour nous aujourd’hui.
« Il en va du Royaume des cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu ; par-dessus, il a semé de l’ivraie en plein milieu du blé et il s’en est allé. Quand l’herbe eut poussé et produit l’épi, alors apparut aussi l’ivraie. »
Nous connaissons donc bien cette parole, mais connaissons-nous précisément ce qu’est l’ivraie ?
L’ivraie est une plante qui s’est répandue dans toute l’Europe depuis que le blé est cultivé, car ce sont deux plantes cousines : elles ont un cycle biologique très proche, mûrissent en même temps, et leurs graines sont de taille quasiment identique. Ivraie et Blé appartiennent à la famille des graminées, comme l’orge, comme le seigle.
Vous le savez certainement, toutes ces graminées, lorsqu’elles lèvent et poussent ressemblent à des brins d’herbes, et il est bien difficile pour les non-botanistes de les distinguer avant qu’elles ne soient arrivées à maturité et portent leurs épis. Et même en épi, il n’est pas toujours aisé de les distinguer sans regarder attentivement chaque plante.
Voilà, le décor de notre parabole est planté, si je peux dire.
Reprenons notre texte,
Les serviteurs s’interrogent sur la présence de l’ivraie dans le champ, et propose au Maître d’aller la ramasser :
“Non, dit ce dernier, de peur qu’en ramassant l’ivraie vous ne déraciniez le blé avec elle. Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson, et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier.” »
Nous allons tout d’abord nous pencher sur le temps qui est laissé aux plantes pour croître, puis nous reviendrons sur la destination promise à l’ivraie.
« Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson »
Ce temps est un temps botanique : il faut laisser la plante germer, la plantule se développer, laisser le temps à la montaison, à la formation des glumes, glumelles et épillets, tout ce temps nécessaire à l’épi pour prendre sa forme et mûrir, développer ses caractères propres.
Ce temps est donc nécessaire pour ne pas faire d’erreur, nous l’avons dit, la plante devient reconnaissable lorsqu’elle est bien développée. C’est le temps nécessaire au discernement.
Cet évangile nous offre une deuxième parabole bien connue, celle du grain de moutarde. Ici aussi il est question de temps long et de discernement : la plus petite de toutes les semences, celle qui est insignifiante, une toute petite graine de moutarde, devient un arbre qui abrite les oiseaux lorsqu’on lui laisse le temps de se développer.
Prendre le temps de s’arrêter, de ne pas être dans l’action, prendre le temps de regarder, de comprendre ; le temps long est nécessaire pour voir, pour discerner, c’est le premier enseignement de ce texte pour nous aujourd’hui.
Lorsque nous hésitons dans notre vie sur un chemin à prendre, des décisions importantes, sur comment traverser des difficultés, prenons le temps de la croissance et du discernement. Prenons le temps de la prière, du questionnement partagé avec des sœurs et frères, le temps long aide à voir clair et à choisir le chemin qui doit être le nôtre.
Ce temps long est aussi celui de l’espérance : les serviteurs ont vu de l’ivraie, mais y en a-t-il tant que cela ? Puisque la distinction est si difficile à faire, ne prend-on pas pour de l’ivraie ce qui en réalité deviendra du blé ? Seul celui qui a semé le bon grain, le Fils de l’Homme, peut savoir si la densité des brins qui germent correspond à celle des semences qu’il a mises en terre. Nous, nous ne pouvons pas savoir. Et c’est cette inconnue de l’avenir qui permet à l’Espérance de se déployer pleinement, de se déployer sans limite.
D’ailleurs, les serviteurs sont-ils compétents pour juger ce qui est blé et ce qui est ivraie ? Nous ne le savons pas, mais le texte nous dit en tout cas clairement que ce n’est pas de leur ressort : ce sont les moissonneurs et non les serviteurs à qui reviendra la charge de distinguer le bon grain de l’ivraie, et c’est bien ce qui est précisé au verset 39 « les moissonneurs, ce sont les anges ».
Comme les serviteurs, nous sommes toujours prompts à juger. Nous regardons, nous rencontrons, et nous voilà prêts à dire ce qui est bien et ce qui est mal selon une grille qui nous semble inattaquable car nourrie de nos méditations, de nos valeurs, notre culture, notre expérience. Méfions-nous de nos jugements hâtifs, nous ne voyons bien souvent que les apparences premières, et méfions-nous de nos jugements définitifs, le temps long œuvre au sein de chacun.
Revenons à nouveau à notre ivraie. L’ivraie est une plante neurotoxique. En d’autres termes, sa consommation lorsqu’elle est importante entraîne tous types de symptômes essentiellement nerveux : ivresse, vertiges, démarche chancelante, tremblements, perte de l’équilibre et convulsions dans les cas graves ; la mort reste rare, ouf.
La science n’était bien sûr pas aussi développée au temps de Jésus qu’aujourd’hui et ce n’est qu’au XXème siècle que des chercheurs ont mis en évidence l’origine de la toxicité de l’ivraie. Et je ne peux pas m’empêcher d’y voir un clin d’œil plein d’humour, de Dieu peut-être ? En effet, l’ivraie enivrante est une plante toxique car ses grains sont souvent porteurs d’un champignon, un parasite qui se développe à l’intérieur de la plante.
Ce n’est donc pas l’ivraie en tant que telle qui est toxique, mais le champignon microscopique qu’elle abrite. Autrement dit, si cette pauvre plante est considérée comme une mauvaise herbe, ce n’est pas par ses propriétés propres, mais parce qu’un parasite, un petit grain minuscule toxique, qui provoque le mal, l’habite. Je ne voudrais pas tirer ici des conclusions botanico-théologiques douteuses, mais je vous avoue que je trouve cela particulièrement savoureux : comme une invitation supplémentaire à ne pas juger hâtivement, mais à prendre le temps de comprendre, de démêler ce qui est bien de ce qui est mal, et d’où vient le mal.
La première partie de cette parabole est donc tournée vers le temps de la croissance, de la maturation.
La deuxième partie se concentre sur le temps de la moisson, sur la destination promise à l’ivraie. Le texte nous dit au verset 30 :
« au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier. »
Puis, suite à la demande des disciples, Jésus apporte une explication à sa parabole, aux versets 38 et suivants : « le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; l’ivraie ce sont les sujets du Malin ; l’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. »
Aïe… il y aurait donc dans ce monde des sujets du malins destinés à être jetés dans la fournaise ? Et la Grâce alors ? N’est-elle pas donnée à tous ?
Je vous le disais en introduction, lorsqu’on laboure un texte, on tombe parfois sur des cailloux, et là c’est un sacré caillou sur lequel nous buttons…
La suite de la parabole nous apporte des éléments de compréhension. En effet, dans la deuxième partie, l’explication donnée par Jésus, et les mots qu’il emploie ne sont plus tout à fait les mêmes.
Ainsi, les versets 36 à 43 précisent :
« Le Fils de l’homme enverra ses anges ; ils ramasseront, pour les mettre hors de son Royaume, toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité, et ils les jetteront dans la fournaise de feu ».
Il ne s’agit donc plus ici de jeter au feu l’ivraie, les sujets du malin, mais toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité.
Il me semble qu’ici l’ordre est important ; ce sont les pièges, les obstacles, les causes de chute qui seront en premier lieu jetés dans la fournaise.
Il ne s’agit donc pas de jeter aveuglément au feu ceux qui font le mal, mais de détruire en premier lieu les causes, les raisons qui nous amènent à faire le mal.
Chacun peut penser à ce que sont ces pièges pour lui aujourd’hui. Le manque de temps, notre confort matériel, le repli sur soi, le poids de nos soucis peut-être, tout ce qui nous rend inattentif à l’autre et nous pousse à nous concentrer sur nous-même, tout ce qui nous éloigne du Christ.
Jésus pointe ici notre faiblesse : notre difficulté à résister aux tentations qui nous éloignent de lui, notre difficulté à suivre son chemin, notre difficulté à faire Eglise dans notre quotidien.
C’est de cela je pense, dont il souhaite en tout premier lieu nous débarrasser.
Alors oui, la parabole indique que seront aussi jetés au feu « tous ceux qui commettent le mal », mais si les pièges et les obstacles sont tous levés, restera-t-il des hommes et des femmes pour commettre le mal ?
Ne frémissez pas, ne craignez pas ! nous dit Esaïe au chapitre 44, verset 8, c’était un autre texte de ce jour. Cet appel en écho nous le dit, nous n’avons pas à craindre la fournaise du jugement dernier.
Nous arrivons au terme de cette prédication, et la moisson a été abondante en parole. Les deux parties de cette parabole nous invitent à un double mouvement : prendre le chemin du temps long, pour ouvrir notre regard, pour accueillir l’espérance, et creuser notre sillon à la suite du Christ, pour déjouer les pièges qui nous éloignent de lui.
Amen.