Prédication
Frères et sœurs,
Nous voici rassemblés en ce temps de Carême, période de quarante jours avant Pâques qu’il nous est proposée de vivre chaque année, pour nous préparer à célébrer le double événement central de la foi chrétienne : la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Le Carême n’est pas une simple parenthèse dans l’année liturgique. C’est un appel. Un appel à vivre une conversion, une renaissance voire pourquoi pas une transfiguration.
Les textes bibliques que nous méditons aujourd’hui évoquent les thèmes du départ, de la marche et de la métamorphose. Trois dynamiques que nous sommes invités à vivre dans notre progression vers Pâques : Quitter, cheminer et se laisser transformer.
Dans le livre de la Genèse, Dieu s’adresse à Abram et lui demande de quitter son pays, sa parenté, la maison de son père. Cet appel qui porte une promesse n’est pas seulement géographique. Il est existentiel. « Quitte ton pays, ton père » est un appel qui revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans les écritures, dans le premier comme dans le second testament. Appel que l’on pourrait interpréter ainsi : « Laisse derrière toi ce qui dans l’éducation que tu as reçu t’enferme, te dé-finit, te fait imaginer un avenir tout tracé. Ce qui peut te rassurer mais aussi te limiter et empêcher l’inconcevable, l’incroyable, l’inouï de se produire. Quitte, pour t’ouvrir à l’imprévu de Dieu, de la vie. »
Appel qui résonne aussi avec le récit d’Adam et Ève dans le jardin d’Éden sur lequel Gaël a prêché la semaine dernière. En mangeant du fruit défendu, l’humanité quitte l’innocence de l’enfance pour accéder à la conscience, à la liberté, et à la responsabilité. C’est une naissance douloureuse, mais nécessaire. Abram, quant à lui, est invité à une autre forme de naissance : celle de la foi. Il est appelé à lâcher prise, se détacher de ses sécurités, et placer sa confiance en Dieu qui le mène vers une terre inconnue. Le texte nous dit qu’Abram avait 75 ans, bon… il était temps qu’il prenne son envol me direz-vous ! Mais il n’est jamais trop tard et cet appel s’adresse à tous les âges de la vie !
Le Carême est donc un temps propice pour nous demander : qu’est-ce que Dieu m’appelle à quitter aujourd’hui ? Peut-être une habitude qui m’éloigne de Lui, une peur qui me paralyse, un conditionnement qui m’enferme, une relation toxique, ou encore une image de Dieu devenue une idole qui a fini par remplacer dans ma vie le Dieu vivant, le Dieu libérateur.
Quitter ne signifie pas forcément renoncer mais plutôt se donner les moyens d’accueillir, d’ouvrir beaucoup plus largement l’espace de ma vie à Celui par qui toute chose nouvelle devient possible.
Mais quitter ne suffit pas, il s’agit de se mettre en marche, d’avancer par la foi comme le dit l’épître aux hébreux : Abraham ne savait pas où il allait, mais il est allé « par la foi ».
Cette histoire nous rappelle que c’est en chemin que Dieu nous rencontre et peut nous transformer. Aller de l’avant, avancer sans tout voir ou savoir, mais en faisant confiance à Celui qui nous appelle. C’est accepter de ne pas tout contrôler, de ne pas tout comprendre, mais de nous laisser guider par l’Esprit. Ce qu’exprime l’autur de l’Epitre aux Hébreux lorsqu’il écrit « la foi, c’est la réalité de ce qu’on espère, l’attestation de choses qu’on ne voit pas. »
Et il y a bien des jours où ce n’est pas facile… des jours où cela peut nous sembler insurmontable, lorsque les difficultés de la vie deviennent trop lourdes à porter et que chaque pas semble être une montagne infranchissable. L’envie est alors grande de simplement se mettre en boule sous la couette avec un bon chocolat chaud, en attendant que ça passe. (ou un pot de glace au caramel beurre salé, ou autre chose selon les goûts de chacun..)
Le récit de Matthieu peut nous éclairer par rapport à cela.
« Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. »
L’épisode de la Transfiguration survient six jours après l’annonce de la Passion. Jésus vient de révéler à ses disciples qu’il doit souffrir, mourir, et ressusciter. Annonce proprement incroyable pour les disciples, inouï. Pierre au chapitre précédent refuse d’ailleurs absolument cette déclaration et Jesus le traite de Satan… bonne ambiance.
Le vrai Messie ne peut pas être crucifié. Pourtant c’est bien ce que ce récit, placé là dans l’Evangile, confirme : C’est bien lui, Il est le même, celui qui sera crucifié et ressuscité.
La transfiguration est comme une percée de lumière, une brèche au milieu de l’ombre qui s’annonce. Le voix du Père confirme que Jésus est bien le Messie, le Fils bien-aimé de Dieu, en redisant les mêmes mots que lors de son baptême : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui je mets toute ma joie. Écoutez-le ! ». A cela s’ajoute un tas d’autres signes qui confirment la nature du Christ : la présence de Moïse et du prophète Elie qui représentent ici les deux principales parties du Premier Testament : La loi et les prophètes. Leur présence souligne la continuité entre les deux alliances. La nuée qui est une autre manifestation de la présence de Dieu dans la Bible. Enfin le visage et les vêtements de Jésus qui se mettent à briller comme Moïse dans le livre de l’Exode au chapitre 34 lorsqu’il revient de sa rencontre avec l’Eternel.
Les disciples sont terrassés. Comme à chaque fois, ils prennent peur devant les manifestations surnaturelles relatées dans l’Evangile. On peut les comprendre. Il y a de quoi perdre ses esprits entre l’annonce d’une souffrance extrême et d’une mort atroce et une manifestation aussi extraordinaire de la Gloire de Dieu. Le verbe grec utilisé pour décrire la transfiguration, est « metamorphoo », signifie une transformation profonde et a donné le mot « métamorphose » en français. Jésus qui chemine pourtant déjà vers sa Passion devient transparent à la gloire de Dieu. C’est alors qu’il s’approche de Sa passion qu’il est transfiguré. Je crois que dans ce paradoxe se trouve précisément une vérité pour notre chemin de foi.
Dieu se révèle aussi au cœur des difficultés et des lourdeurs de nos vies, dans ses moments où le prochain pas semble impossible à faire. A y repenser nous avons tous et toutes surement déjà vécu un moment de transfiguration, fugace parfois, inespéré toujours. Un temps suspendu où tout est éclairé. Un moment de Grâce, de légèreté. Rien a changé mais tout est métamorphosé. Mon conjoint, mon enfant, mon parent, mon ami ou moi-même sommes toujours malades, bloqués, souffrant, fatigués et pourtant il y a tout à coup une brêche, une percée de lumière dans un regard, un geste, un rire qui fait tout oublier, l’espace d’un instant. Dieu est là, c’est évident, en toute transparence. Et ce moment reste gravé dans le cœur, précieux trésor à se remémorer dans les heures les plus éprouvantes de nos vies.
Comme nous aimerions que ces instants durent plus longtemps !
Pierre, émerveillé, propose tout de suite de « dresser trois tentes » : une pour Jésus, une pour Moïse, une pour Élie. Peut-être avec l’espoir de pouvoir figer ce moment, s’installer dans la gloire. Mais la transfiguration n’est pas une fin en soi. Elle est peut-être davantage une révélation pour la route, une Grâce à garder au cœur… Les disciples sauront-ils s’en souvenir au moment tragique de la Croix ? Jésus leur dit de n’en parler à personne jusqu’à sa Résurrection… sans doute parce que les autres auraient été bien incapables de comprendre cela.
Nous pouvons quant à nous, vivre cette période de carême comme une invitation à vivre une certaine transfiguration nous rendant plus transparents à sa présence. Métamorphose qui ne se fait pas sans passer par nos propres « montagnes » et nos propres « croix ».
Jésus et ses disciples ne tardent pas à redescendre de la montagne comme pour dire que la foi est à vivre dans le quotidien, dans l’ordinaire de nos vies.
Cependant frères et sœurs et réjouissons-nous : Car la foi chrétienne n’est pas un chemin solitaire. Nous marchons ensemble, en Église, soutenus par la prière, la Parole, et la communion fraternelle.
Jesus, encore aujourd’hui s’adresse à nous comme autrefois à ces disciples et nous dit « N’ayiez pas peur ! N’ayiez pas peur de quitter et d’aller de l’avant même quand le chemin est difficile je viens à votre rencontre pour vous transformer. »
Rappelons-nous que la croix n’est jamais la fin du chemin, elle se fait passage vers la résurrection.
Amen