Prédication
Matthieu 18, 23-35
Notre monde est injuste.
Ce sentiment, je suis sûr que vous le partagez d’une manière ou d’une autre.
Et à voir toutes ces injustices autour de nous, il se peut aussi que, inconsciemment ou pas, nous ayons l’impression que Dieu l’a oublié, ce monde…
Ou pire même qu’il participe aux injustices dont nous sommes victimes.
Cette parabole nous en donne une image réaliste : Il y est question d’un roi bienveillant… qui pourrait bien être Dieu… et son comportement à la fin du récit nous met singulièrement mal à l’aise.
Ce roi est bon, mais il est inconstant, changeant.
Il intervient dans le cours d’une affaire qui ne le concerne pas directement et dans laquelle il n’est apparemment pas lésé, même s’il est conscient que le comportement de celui à qui il a fait du bien est décevant.
En colère, il ne donne à personne une chance de s’en sortir : ni à celui dont le comportement est moralement contestable… ni à celui qui en est victime.
Il utilise son pouvoir que pour imposer sa propre morale semblant oublier au passage l’élan de bonté qu’il a manifesté au début.
Cela est un peu gênant… dérangeant…
Et il y a aussi ce décalage entre les deux dettes : La somme d’argent que le premier doit à son maître est 16 millions de fois supérieure à la somme qui est due par le deuxième personnage au premier (Des biblistes ont fait approximativement le calcul).
On a l’impression de se trouver dans le même rapport de force que le modeste citoyen que nous sommes quand il n’arrive pas à payer ses impôts en comparaison à la dette de l’État face à ses débiteurs.
A nos yeux, les responsables de la dette de l’État ne semblent pas inquiétés alors que le citoyen, lui, ne peut échapper à l’impôt, sous peine d’une sanction passible de prison. Notre vie quotidienne ne nous laisse donc pas étrangers à la situation ici décrite par Jésus qui n’y voyait sans doute pas une telle actualisation.
Bien évidemment, nous nous sentons très proches du personnage qui doit une très faible somme par rapport à la somme demandée pour l’autre débiteur. On espère que le roi de la parabole va rétablir la situation et faire pencher le fléau de la balance de la justice au profit du personnage qui a une faible dette.
Mais regardons le texte et nous sommes bien forcés de constater que rien n’est dit à ce sujet… ni dans la parabole,… ni dans la réalité.
Dans la réalité, nous savons que le modeste contribuable n’a aucune chance d’échapper au fisc. Il ne peut souhaiter l’intervention d’aucun « roi », aussi puissant soit-il.
Par contre le puissant débiteur qui semblait pouvoir toujours s’en sortir se retrouve face au bourreau… Non sans faire naître en chacun de nous un certain plaisir… Avouons-le…
Cette discordance de situation nous amène à nous interroger sur la nature de ce roi.
Il fait preuve d’une immense bonté.
Il sursoit à une dette monumentale que les théologiens nous ont habitué à reconnaître comme étant la nôtre, somme de nos multiples errances devant la volonté divine.
Nous nous plaisons à reconnaître que l’être humain n’est pas très reluisant.
Ce poids, que nous appelons communément le « péché », nous entraîne dans cette mort spirituelle, un enfer né de notre éloignement de la proximité de Dieu.
Pécheurs sans excuse, notre mort spirituelle envahirait tout notre être si Dieu n’intervenait pas dans le cours des choses par un élan qui n’est explicable que par sa seule bonté.
Telle est l’explication que la théologie habituelle donne à notre situation de pécheur devant Dieu, toujours soucieux de nous manifester sa miséricorde.
Mais poussons notre réflexion : Nous pensons que, non seulement, Dieu est bon mais aussi qu’il est juste. (on est bien d’accord !?)
Alors, nous pensons qu’il ne laissera aucune injustice criante se produire sans qu’il n’intervienne.
La première partie de la parabole va bien dans ce sens : Il punit à notre grande satisfaction le coupable qui s’est moqué de lui.
Mais s’il accomplit une justice qui correspond à ce que nous souhaitons et, malgré les réserves que nous avons déjà faites, nous nous demandons pourquoi il ne va pas plus loin.
S’il juge sévèrement celui qui ne mérite pas sa grâce, il n’intervient pas dans l’histoire du pauvre bougre victime du créancier sans scrupule…
Pourquoi le roi suspend-il ici les effets de sa justice et ne manifeste-t-il pas les effets de sa grâce?
Où nous entraîne donc cette histoire ?
Comment la comprendre et qu’est-ce qu’elle veut dire ?
Ne nous décrit-elle pas une situation insupportable dans laquelle les plus modestes sont enfermés dans une réalité inextricable d’où personne ne les secourt ?
Bien que la perversité du puissant indélicat soit sanctionnée, le plus modeste reste soumis à sa dépendance, sans que rien ne vienne modifier le cours d’une telle fatalité. Cela n’a pas de sens et ne correspond pas à la réalité car nous constatons que les puissants échappent bien souvent aux sanctions et ne sont pas inquiétés à cause de leurs malversations, alors que le petit est sanctionné sans que rien ne vienne suspendre le cours des événements. C’est en tout cas l’impression qu’on en a.
En fait l’image du roi de la parabole correspond à une image de Dieu qui serait conforme à celle nous imaginons : un Dieu bon et juste qui interviendrait dans le cours de l’histoire du monde pour corriger des dérives dangereuses.
Grâce à son intervention, les projets pervers échoueraient et le monde deviendrait acceptable.
Dieu nous laisserait cependant la responsabilité de gérer au mieux les affaires ordinaires. C’est pour cela que le roi n’intervient pas dans le sort du petit débiteur.
Dieu serait un Dieu qui veillerait au grain seulement en cas de dépassement des limites tolérables. Une telle vision des choses correspond tout à fait avec ce qui nous est dit dans cette parabole.
Et c’est bien dans ce sens que va notre foi.
Nous pensons que Dieu n’intervient qu’en cas de nécessité urgente, quand il n’y a plus rien à faire… N’est-ce pas souvent le cas dans nos prières ?
Nous demandons à Dieu d’intervenir là où nous ne pouvons plus rien.
Mais est-ce l’image que Jésus a voulue nous donner de Dieu ?
D’où cette parabole :
Si Dieu est bon, comme nous le croyons, c’est parce qu’il ne nous prive pas du souffle de son esprit qu’il répand sur nous tous, que nous soyons puissants ou misérables. Cependant, il ne se reconnaît pas le droit de s’immiscer à notre place dans le cours des choses.
Il se refuse à forcer l’histoire à aller dans le sens où il le désire.
C’est à cela que nous devons être attentifs.
N’est-ce pas nous-mêmes qui nous nous substituons à lui quand il punit le coupable ?
C’est alors que le processus d’injustice s’empare de la situation et que le dernier personnage, petit débiteur de l’autre, subit l’injustice de plein fouet.
Mais cette injustice est en fait la nôtre, elle découle du fait que nous ne supportons pas la justice du roi qui pardonne sans réserve.
Le dernier personnage n’est donc pas victime de la colère et de l’injustice du roi, mais il est victime de notre propre injustice parce que nous ne supportons pas l’idée d’un pardon sans rétribution.
Pour bien comprendre, nous projetons sur Dieu notre propre justice parce que nous refusons la sienne. C’est pour cela que l’attitude du roi devient incompréhensible. Il cesse d’être l’image du Dieu que Jésus voudrait nous transmettre quand nous ne supportons plus les effets de sa bonté sur les autres.
C’est ce qui se passe dans le monde où nous vivons quand nous refusons de mettre en pratique les effets de la bonté de Dieu dans notre vie quotidienne.
Le dernier personnage de la parabole n’est donc pas victime de la colère de Dieu, mais du refus que nous avons de sa trop grande bonté.
Pardon si ce propos vous choque mais il est dans la droite ligne de la logique de cette parabole qui nous oblige à tirer les conclusions, comme nous venons de le faire :
Soit Dieu intervient toujours en mêlant étroitement bonté et justice, soit il faut que nous révisions notre manière de voir les choses à son sujet et que nous considérions que sa bonté et sa justice ont des limites.
Nous devons considérer que Dieu fait de nous des êtres responsables, qui sont sensés intervenir dans l’histoire des hommes comme il est sensé le faire ici dans la première partie de la parabole en appliquant une justice conforme à la sienne et en parfait décalage avec la conception habituelle des hommes.
L’Esprit de Dieu agit en nous comme le feraient les phares qui guident les bateaux vers le port. Le pilote peut suivre les indications qu’ils lui donnent. Il peut aussi manœuvrer autrement si bon lui semble. Le résultat de sa manœuvre est placé sous sa responsabilité.
Bien heureux celui qui sait faire une pause pour écouter la voix de Dieu qui l’habite, car Dieu ne laisse agir personne sans lui faire parvenir la voix de la sagesse.
Amen