Prédication
Chers frères et sœurs,
Le passage de l’Évangile du jour marque le début du ministère de Jésus. L’arrestation de Jean le Baptiste semble en être l’élément déclencheur : Jésus se mettre en chemin pour appeler ses premiers disciples.
Après avoir reçu le baptême dans le Jourdain puis connu la tentation au désert, récit qui clarifie le combat qu’il s’apprête à mener, c’est maintenant à lui de parcourir le chemin du Seigneur que le Baptiste appelait à préparer. Les évangiles synoptiques (Mathieu, Marc et Luc) découpent le ministère de Jésus en trois parties : Une partie en Galilée, une deuxième entre la Galilée et Jérusalem et une dernière partie à Jérusalem. Ce passage inaugure donc la première partie, Jésus se « retire » naturellement à Nazareth, ville de son enfance et de sa famille puis il rejoint Capharnaüm, où il séjournera régulièrement durant son ministère, dans une « maison », sorte de QG pour lui et ses disciples.
Vous savez, dans les Écritures, toutes les précisions ont leur importance : ces notions géographiques disent des choses, déjà, au sujet du Christ et de son message. Dans ce récit, Capharnaüm est associée avec Zebulon et Nephtali, évoqués dans la prophétie d’Isaïe que l’Évangile de Matthieu cite librement.
Zabulon et Nephtali étaient deux petits peuples perdus dans les nations. C’est sur ce peuple petit et perdu que le prophète annonce la levée de la lumière. L’Évangile de Matthieu voit dans ce commencement du ministère de Jésus l’accomplissement de cette prophétie ancienne.
Cela met en valeur le côté provincial de la Galilée. Ce n’est pas de Jérusalem et de son temple que vient le salut mais de la dissémination, là où le judaïsme est mélangé et minoritaire au milieu des nations.
Jésus ne fait pas le choix d’aller directement à Jérusalem pour appeler à sa suite des scribes, des pharisiens, des religieux respectables dans leurs beaux habits et bien instruits, non… il va chercher des pécheurs de poissons, au bord du lac de Galilée. Autrement dit, des hommes simples, probablement analphabètes… et qui n’avaient probablement pas la reconnaissance qui auraient dû leur revenir pour leur pêche, pourtant si essentielle à la société… Pas la reconnaissance et l’admiration dont bénéficiaient les scribes ou les docteurs de la loi, les professeurs, les médecins, les grands pontes de l’époque (ce qui n’a pas beaucoup changé 2000 ans après, pensons aujourd’hui par exemple, à nos agriculteurs et à nos paysans..)
Jésus reprend la proclamation de Jean Le Baptiste lorsqu’il annonce : « Changez radicalement, car le règne des cieux s’est approché ! ». Mais ont-ils le même message ? Ce n’est pas si sûr si l’on prête attention au contexte. Le Baptiseur associe l’évocation du Jugement de Dieu qui est proche alors que Jésus prêche l’arrivée d’une grande lumière, l’approche du Royaume. Autrement dit, Jean Le Baptiste invite au repentir et à la conversion du cœur pour échapper à la colère divine, le Christ annonce que c’est Dieu qui s’approche et nous ouvre le sien en « brisant aujourd’hui le joug de l’oppression qui pèse sur son peuple, la barre qui écrase ses épaules, le gourdin dont on le frappe. »
Cette différence d’intention ouvre une ère nouvelle.
Jésus donc se met en route à la rencontre de ces tous premiers disciples et choisit Pierre, André, Jacques et Jean, pécheurs de poissons. L’Église du Christ, souvent symbolisée par la barque commence là ; justement sur ces barques. Un appel : suivez-moi, je vous ferai pécheurs d’hommes » et ils le suivirent… pour un long chemin, à pied… à la rencontre d’autres personnes souvent mal considérées : les prostituées, les lépreux, les collecteurs d’impôts, aussi…
J’aime me poser régulièrement cette question lorsque je lis des passages d’Évangile comme celui-ci :
Si Jésus revenait, à notre époque : où serait-il ? Qui appellerait-il ? Et qu’est-ce que cela pourrait-il signifier ?
Jésus serait probablement dans les squats de migrants, auprès des sans-abris, des malades atteints de troubles psychiques ou souffrant d’un mal physique, dans les prisons auprès des prisonniers, auprès des victimes de la drogue, de l’alcoolisme, bref, auprès de toutes celles et ceux que notre société invisibilise parce qu’ils dérangent, par ce qu’ils ne sont pas fréquentables.. .celles et ceux qui n’osent que très rarement franchir les portes de nos Églises… remplis de gens plus « respectables ». Il ne serait pas dans les grands hôtels parisiens mais sans doute en périphérie, dans les cités…
Si Jésus revenait, que penserait-il de nos Églises bien installées, bien codifiées, de nos doctrines et de nos dogmes ? Lui qui n’a pas fondé d’école ou de Synagogue mais qui a vécu comme un nomade, comme un marginal. Je me pose souvent ces questions et je pense qu’elles sont fécondes pour penser le concret de notre foi et nos façons de faire Église.
Il est vite arrivé, que, pris dans nos habitudes bien huilées, nos calendriers annuels prévus à l’avance, liturgiques et personnels, nous n’entendions plus cet appel du Christ à la conversion, au retournement.
Nos quatre pécheurs reproduisaient sans doute chaque nuit les mêmes gestes, se retrouvant à la même heure, sur la même barque avec les mêmes filets… et Jésus est venu interrompre cela par Sa Parole qui fait craquer les filets de nos attendus, qui nous en délivre ! Il est toujours surprise, étonnement, imprévu, il est la Vie. Et c’est à la liberté qu’il appelle chacune et chacun d’entre nous. Lui dont la liberté dérangera les pouvoirs en place, tant religieux que politiques et le mènera jusqu’à la Croix et à la résurrection.
Ne risquons-nous pas de trop nous installer dans nos églises et de perdre l’attitude fondamentalement nomade, ouverte et simple qu’avait le Christ ?
Le passage de l’Épître aux Corinthiens que nous avons lu n’est pas sans rapport à tout cela, il me semble. Déjà, dès les premières communautés chrétiennes naissantes, il y a les prémices d’une division : les uns se réclamant d’Apollos, les autres de Céphas, les autres de Paul… des noms qui représentent déjà différentes lignes théologiques de l’époque : l’un étant sur une ligne d’ouverture au monde grec et de liberté par rapport aux prescriptions de la Loi, l’autre sur une ligne plus judéo-chrétienne qui tient à garder l’observance de la Loi Juive, Apollos quant à lui, revendique pratiquer le baptême de Jean.. Paul refuse de prendre partie et conteste ces divisions au nom de l’unité en Christ.
« Qu’il n’y ait pas de divisions entre vous » le mot grec « chismata » traduit ici par « division » a donné « schisme » en français mais il indique d’abord une fissure, une déchirure. Paul exhorte les Corinthiens à prêter attention aux fissures qui apparaissent dans la communion qui devrait les unir.
Cela est intéressant aussi pour nous, qui célébrons la Semaine de prière pour l’unité de chrétiens cette semaine : Quelles sont les fissures, parfois même les micro-fissures qui, dans nos cœurs, nos regards, nos préjugés blessent notre fraternité et sororité chrétiennes ?
Et quel pourrait en être l’antidote ? Il me semble que Paul esquisse une réponse, du moins une invitation dans son Épître aux Romains au chapitre 12 lorsqu’il appelle au renouvellement de l’intelligence pour discerner la volonté de Dieu. Autrement dit, que l’unité ne se fonde pas dans nos efforts humains mais dans une intelligence renouvelée par le Christ ! Il nous invite à nous laisser renouveler par l’Esprit du Christ, son enseignement mais aussi sa manière d’être, sa façon de considérer les plus petits, les marginalisés, son regard d’amour qui relève tout homme toute femme quelque soit le désespoir qui l’enferme !
Et puis Paul évoque le baptême qui est toujours reçu au nom du Christ, et non au nom de tel ou tel pasteur, prêtre, ou pope… L’apôtre nous invite à faire mémoire de cela, en nous reconnaissant toutes et tous baptisés, morts et ressuscités dans le Christ et disciples du même Seigneur.
Le mot œcuménisme vient du grec « oikoumene » qui signifie terre habitée, monde habité. En effet, il contient le mot « oikos » maison. Mais rappelons nous que c’est dans nos cœurs que le Seigneur souhaite faire sa demeure. Il nous envoie dans le monde, à sa suite et à sa rencontre dans le plus petit de nos frères, en évitant d’ériger des murs trop solides et sécurisants.
Alors, les fissures de la barque seront une bonne nouvelle. Elles ne seront pas les fissures de la division mais celles de l’abondance : les poissons la feront craquer !
Amen