Prédication
Chers amis,
Permettez-moi de débuter cette prédication par quelques réflexions personnelles.
J’ai grandi dans une famille militante, avec des parents qui ont œuvré toute leur vie à faire vivre le commandement d’amour du prochain, et qui ont transmis à leurs enfants cet enseignement fondamental de Jésus Christ. Lorsque notre famille est rentrée définitivement vivre en France, ma Maman a rapidement choisi d’être visiteuse de prison pour les femmes africaines incarcérées « au château », comme nous l’appelions, et qui n’avaient pas de famille proche qui puisse égayer un tant soit peu leur quotidien. C’est alors que mon frère et moi, les enfants les plus jeunes de la fratrie, avons régulièrement accompagné notre maman au parloir, et notre « rôle », si tant est que l’on puise l’appeler ainsi, était de donner à ces femmes, souvent mères de famille, la joie d’avoir un contact avec des enfants, et de prendre soin d’eux à leur manière. J’ai donc très tôt dans ma vie connu l’expression « privation de liberté ». Et j’ai aussi très tôt compris qu’on pouvait emprisonner un corps, mais pas un esprit.
Plus tard, j’ai mis des mots sur tout cela, et l’Évangile de Jean que nous venons d’entendre entre en résonnance avec ce que je crois, et ce que nous sommes appelés à croire en tant que disciples du Christ.
Le message central de la Réforme du 16ème siècle, je le rappelais en introduction de ce culte, est celui de la radicalité de la grâce première. Dieu aime l’humanité, Dieu nous aime, au-delà de tout ce que nous sommes. Cet amour pour nous s’est concrétisé dans la personne de Jésus Christ, et ce sont ses paroles qui nous sont relatées dans les Évangiles.
« Si vous restez fidèles à mes paroles, vous serez vraiment mes disciples. »
Ses paroles, si souvent mal comprises et mal acceptées en son temps. Ses paroles qui ont bouleversé les foules, et fait bouger les lignes. Par sa contestation de l’ordre établi, Jésus Christ, le Fils de l’Homme, était à sa façon un révolutionnaire. Il a œuvré pour une révolution du cœur avant tout.
Si Jésus est révolutionnaire, c’est parce qu’il affirme qu’il ne suffit pas d’ancrer sa pratique religieuse aux gestes ritualisés de la vie quotidienne, comme l’estimaient les pharisiens, mais qu’il faut aller plus loin. Il faut vivre l’amour de Dieu dans l’amour du prochain. Jésus ne nous invite pas uniquement à changer de mode de vie. Il nous invite à aller à la racine de ce qui nous éloigne de l’amour de Dieu – c’est à dire à la racine de notre péché.
Car le péché, c’est une fissure dans notre relation à Dieu. Le péché isole, quand le pardon réunit. Pécher, en d’autres termes, c’est s’éloigner de Dieu. C’est rompre une relation d’amour et de confiance mutuelle.
Or Jésus nous invite à changer de regard. Il nous invite à nous libérer des carcans qui enferment, qui isolent, pour accéder à une vraie liberté éclairée par la parole du Très Haut, et nous laisser guider par l’Esprit.
Cette libération, c’est, pour les réformateurs, le fondement de la foi et de l’éthique chrétienne.
« Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. »
Dès sa première prise de parole publique dans la synagogue de Nazareth, Jésus reprend à son compte les paroles du prophète Ésaïe : « L’Esprit du Seigneur, l’Éternel, est sur moi ; […] il m’a envoyé […] pour proclamer aux captifs leur libération… » (livre d’Ésaïe, chapitre 61, verset 1). Le Fils de Dieu est venu délivrer les humains de quelque chose de beaucoup plus profond et de beaucoup plus mortel que tous les malheurs dus à des circonstances extérieures. Il est venu nous libérer de l’intérieur. Il nous appelle à faire sauter nos résistances individuelles pour aller vers l’autre, dans un élan de gratitude et de confiance.
Bien sûr, un tel discours sur la liberté est bien loin des préoccupations de millions d’hommes et de femmes qui subissent l’oppression, qui agonisent dans des geôles inhumaines, qui vivent dans des conditions de misère telles, que ces paroles peuvent être reçues plus comme une gifle que comme une main tendue.
Nombre de femmes et d’hommes considèrent qu’une liberté qui ne délivre pas le corps et qui ne remplit pas l’estomac n’est qu’une liberté de luxe…
Pourtant je crois fermement que la libération qu’offre le Christ a un lien vital avec les libertés pour lesquelles nous sommes disposés à nous battre, ou à battre le pavé.
Bien sûr, Jésus n’a pas effacé le péché. L’humanité continue de s’éloigner de Dieu, encore et toujours. Les guerres et les conflits, nombreux aux quatre coins du monde, nous le rappellent quotidiennement. De même que ce manque d’amour abyssal dont souffrent tellement d’êtres humains. Violences conjugales, violences sexuelles, violences au travail, violences médicales, violences policières… A chaque fois, c’est le lien d’amour et de confiance entre Dieu et les hommes qui est cassé, qui est abîmé et meurtri.
Dans les textes bibliques du Premier Testament, le jugement de Dieu apparaît comme définitif lorsque l’être humain est coupable de péché. Il est souvent puni d’une mise à mort.
Jésus Christ, par l’acte d’amour ultime que Dieu lui a demandé d’offrir à l’humanité, a incarné le pardon divin, qui est venu tout bouleverser. Ce pardon nous rend libres. Et cette liberté-là, la liberté de conscience, la liberté de l’esprit, ne peut pas être enfermée.
« Oui, je vous le dis, c’est la vérité : tous ceux qui commettent des péchés sont esclaves du péché. L’esclave ne reste pas toujours dans la famille. Le fils, lui, reste dans la famille pour toujours. Donc si le Fils vous rend libres, vous serez vraiment libres. »
Le Fils de l’Homme nous a libérés du péché pour nous pousser à aller vers la vie, une vie remplie de Dieu et connectée à lui.
« L’esclave ne reste pas toujours dans la famille. Le Fils, lui, reste dans la famille pour toujours. »
Le verbe « rester » est le verbe « meno » en grec, et on peut également le traduire par « demeurer ». Or, demeurer dans la parole de Dieu c’est aller au-delà de la posture de celui qui attend. C’est « continuer à être présent ». C’est donc vivre, libérés du péché, et s’engager dans le monde pour faire vivre la Parole. C’est cette libération qui nous mettra en mouvement pour conquérir toutes les autres libertés : politiques, sociales, culturelles et religieuses.
C’est donc une injonction à être présents dans le monde, à être des disciples serviteurs qui ne vivent pas pour eux-mêmes, mais pour l’avènement du royaume. « Que ton règne vienne ».
Chacun de nous est invité à agir, là où il est, pour l’avènement du Royaume – autrement dit, pour Dieu prenne place dans le cœur de tout être humain pour faire vivre les béatitudes dans des gestes d’amour, de justice et de paix.
Si la Réforme nous a permis de prendre pleinement conscience de l’amour premier du Créateur, elle nous rappelle aussi que cet amour premier nous oblige. Il nous appelle à mesurer les exigences de la grâce pour aujourd’hui. Il nous appelle à être acteurs.
De même que l’Eglise est « semper reformanda », c’est à dire toujours à réformer, nous sommes invités à toujours revenir à la Parole, car tout peut être ré-interprété et réformé au regard de ce que Dieu veut pour le monde. La Parole de Dieu nous pousse à être acteurs d’un monde où liberté se conjugue au singulier comme au pluriel.
« Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés »
Que Dieu nous vienne en aide. Amen