Prédication : Devenir fils
Le grand enjeu, quand on devient parent, c’est justement de le devenir : allons-nous parvenir à ressembler au père ou à la mère que nous aimerions être ? Allons-nous nous tirer de ce défi qui consiste à accompagner un enfant, à l’aider à grandir, à le laisser grandir pour qu’il devienne lui-même et non un second nous-même ? Allons-nous réussir à l’accompagner un bout de son chemin pour qu’un jour il nous quitte… ?
Telles sont les questions que nous nous posons avec un soupçon d’inquiétude…
Pourtant, s’il y a une difficulté et un enjeu à être parents, il y a aussi un enjeu et une difficulté à s’inscrire dans une filiation, à être le fils ou la fille de… Ainsi, le sujet de l’évangile de ce matin, c’est plutôt d’apprendre à devenir fils… Fils et fille, bien sûr ! Le grand enjeu, c’est celui de l’image que nous projetons sur nos parents : les voyons-nous comme des figures d’autorité qui nous jugent à l’aune de critères éducatifs ou comme des hommes et des femmes qui ont su nous insuffler suffisamment de confiance en nous pour que nous puissions prendre notre envol ? Sans parler des parents parfaits qui semblent si parfait que cela devient très compliqué de se découvrir différent et de ne pas pouvoir ou vouloir leur ressembler…
Tout ceci sans compter que derrière l’image que nous nous faisons du père, il y a celle que nous prêtons à Dieu puisque nous lui disons « Notre Père ». Le grand enjeu, ce ne sont pas seulement les autorisations que nos parents nous donnent mais aussi celles que nous nous donnons de grandir et de prendre notre indépendance. La question ici n’est pas seulement de savoir qui est le père mais comment ses enfants le voient, se l’imaginent, le façonnent… parfois un peu comme une idole… La question, c’est de devenir fils… Ou fille Et c’est tout un programme. En guise d’exercice d’entraînement, Jésus nous propose donc la, et même les, paraboles que nous venons d’entendre ce matin.
Alors voici : un père a deux fils. Le plus jeune demande au père sa part d’héritage et le père partage son héritage entre les deux. Il ne conteste pas la demande. Un héritage n’est pas de l’ordre du mérite mais de la transmission et de la filiation. En toute justice, le père partage et chaque fils dispose de sa part, peut en faire ce qu’il veut. Il ne doit rien au père. Ce qui est transmis est transmis. L’un part, l’autre reste… C’est un choix.
Pourtant dès ce seuil du récit, nous sommes habitués à entendre l’aventure du fils qui part de cette parabole suivant la logique du fils qui reste car cette logique est relayée par les traducteurs qui traduisent généralement, traditionnellement, avec le regard moralisateur de ce fils : « il y dilapida son bien dans une vie de désordre » (Traduction Œcuménique de la Bible) ou « il dilapida sa fortune en vivant dans la débauche » (Nouvelle Bible Second)…
Vivre démesurément…
Mais ce n’est pas exactement ce qui est écrit : le grec ne dit pas, contrairement aux traductions, que le jeune fils vit une vie de débauche mais il dit qu’il « vit démesurément », qu’il vit « intensément », qu’il « vit à fond »… Bien sûr, les conséquences n’en sont pas heureuses et il y a des lendemains qui déchantent mais est-ce une honte de vivre à fond ?… D’ailleurs, ne serait-ce pas une part de l’héritage reçu, à son insu, par le fils que cette aptitude à la joie et cette capacité à vivre sans compter ?
Ce qui peut nous mettre sur cette voie, c’est la réaction du père qui tue le veau gras et auquel l’aîné reproche sa démesure. Ce qui peut nous mettre sur cette voie, c’est aussi le parallèle entre la réaction du père lors du retour du fils et celles du berger et de la femme dans les paraboles qui précèdent : il semble qu’aucune logique comptable ne les conduise, tout au contraire. L’un prend le risque d’abandonner son troupeau entier pour une brebis perdue ; l’autre a perdu une drachme et lorsqu’elle la retrouve en dépense probablement tout autant, peut-être même plus, pour fêter le plaisir de l’avoir retrouvée avec ses amies. D’un strict point de vue économique, leur comportement semble absurde. Pourtant, tous ont une aptitude à la joie et à vivre sans mesurer la vie, sans la peser à l’avance, sans calculer : le berger, la ménagère, le père … Et le fils cadet…
Il faut s’en souvenir quand, nous aussi, avec le traducteur, avec le fils aîné qui, lui, a une petite idée de ce que coûte l’effort de rester et de ce que signifie une propriété et un héritage bien gérés, nous avons tendance à juger ce fils qui finit, comble de la déchéance et de l’humiliation, dans la souille, avec les cochons…
Car nous aussi, nous serions tentés de nous révolter avec l’aîné au nom de l’idée que nous nous faisons de ce qu’est un bon père et de ce que doit être un bon fils.
Quand la filiation se pense comme un esclavage…
Et au fond, cette filiation qui se jauge et se juge à l’aune du mérite de chacun, cette filiation qui n’est autre qu’une soumission, c’est tout de même celle que vivent les deux fils. Pas juste le fils aîné : son cadet aussi…
Pour ses fils, le père de la parabole n’est pas un père qui donne la vie pour que nous la fassions nôtre, il est un maître, un supérieur hiérarchique qui a pouvoir sur nous et pour lequel on travaille comme des esclaves… Il faut entendre ce que dit le fils aîné : « Il y a tant d’années que je travaille pour toi comme un esclave »… Quant au cadet, il demande à son père de le reprendre auprès de lui comme serviteur… A chaque fois, il s’agit de bien travailler (certains seraient peut-être tentés d’actualiser en précisant à l’école, au boulot…) pour faire plaisir à son père, pour être accepté par son père… Et qui sait si ce n’est pas à cette logique mortifère là que le cadet a tenté d’échapper en se comportant, pour une fois, comme un fils libre et en demandant l’héritage qui lui revenait…
Devenir fils : changer de regard sur le Père…
Pourtant, dans la parabole de Jésus, malgré nos efforts pour accabler le fils qui part, le Père est tout sauf un père en surplomb : il ne se contente pas de partager son héritage et de laisser partir son fils : il refuse pour ses fils la posture de l’esclave et restaure une vraie relation, celle d’un vis-à-vis, d’un face à face qui efface tout jeu pervers entre dominant et dominé. « Tout ce qui est à moi est à toi » rappelle-t-il à son fils aîné lorsque celui-ci s’enferme dans la posture de l’esclave. Quant au cadet, il le prend dans ses bras d’homme à homme, l’appelle fils, le couvre du plus beau vêtement, lui passe au doigt la bague qui représente le pouvoir et les sandales qui, à l’époque de Jésus, sont portées par les hommes libres… Il en fait précisément un égal.
Alors, il est possible de penser que ce qui fait que le fils revient à la vie, ce n’est pas d’être revenu à la maison- dont il n’aurait jamais dû partir… Ce qui fait que le fils, qui était mort, est revenu à la vie, c’est la parole du père, la parole qui le met au monde une nouvelle fois en le faisant fils, vraiment fils en établissant un vis-à-vis avec lui… Entendons-bien : c’est une parole qui l’accueille dans un vis-à-vis et non blotti à ses pieds comme on se plaît souvent à le représenter, comme chez Rembrandt par exemple… Un vis-à-vis, c’est-à-dire aussi une vraie relation… Avec la garantie que celle-ci n’est pas conditionnée à notre capacité de réussir… Et que notre dignité de fils et de fille aussi, bien sûr, n’en est pas affectée… C’est important de savoir cela et certains, tant qu’ils ne l’ont pas vérifié, n’osent pas y croire…
Ainsi est notre Dieu, nous pouvons en être sûrs : non pas un maître qui soumet et veut des esclaves mais un Père qui nous veut fils et filles, libres de jouir de notre héritage… Un père qui aime sans mesure, sans écraser, sans dominer et qui sait faire la fête…
Devenir fils ou fille, c’est difficile car nous arrivons avec nos images et nos représentations du père et de Dieu mais aussi avec nos images et nos représentations de ce que c’est que la filiation…
Alors, que cette parabole nous soit une petite « leçon » ou un petit exercice de filiation, saine antidote contre le moralisme, le calcul et la soumission.
Amen !
Stéphanie MERCIER
Rennes, dimanche 30 mars 2025