Prédication
Que nous faut-il aujourd’hui pour vivre ?
C’est une question que beaucoup se posent au regard de ce monde si instable où bien des habitudes, convictions et des principes sont bouleversés.
Mais c’est peut-être aussi l’un des aspects bénéfiques de ces temps tragiques…
Pour les plus défavorisés, il y a bien sûr, des aides sociales mais nous voyons bien qu’elles sont contestées en désignant leurs bénéficiaires de « profiteurs » tout en constatant que ce minimum est souvent insuffisant pour rester dans la dignité humaine.
Si on veut être plus précis, on dira encore que pour vivre normalement il faut un logement décent, un emploi stable et une capacité à se déplacer…, mais on dira peu de choses quant à la nourriture.
Dans l’antiquité comme il n’y a pas si longtemps que ça, on était plus prosaïque : c’est en pain que l’on estimait le revenu acceptable pour une famille normale.
Il fallait avoir assez de pain chaque jour pour nourrir tous les membres de sa famille.
Mais les critères ne sont plus les mêmes. Ainsi la valeur du pain ne sera pas la même pour nos ancêtres de l’antiquité que pour nous. Si pour nous, la notion de pain a une valeur symbolique, pour eux elle avait une valeur vitale.
Quand Jésus prononce le mot « pain » ce mot prend une résonance bien réelle.
Aujourd’hui, il faut s’appuyer sur d’autres valeurs pour parler de niveau de vie. Mais les termes utilisés dans l’antiquité étaient plus significatifs.
Le mot « pain » était associé au mot « vie ». Cela signifiait que la vie dépendait du pain. Sans pain, on ne pouvait vivre.
En s’identifiant au pain Jésus montre qu’il s’associe à la nécessité vitale de chacun.
Aujourd’hui, quand on associe la notion de pain, à celle de vie, nous avons tendance à spiritualiser les choses et à les associer au corps sacramentel de Jésus, si bien qu’en donnant au pain une valeur spirituelle il perd son sens de nécessité vitale, immédiate pour prendre une valeur sacrée.
Il dépasse sa signification matérielle pour devenir un pain très spirituel de la cène.
Il prend alors une valeur toute spéciale si bien que les théologiens en ont déduit qu’il n’était pas destiné à tout le monde : on ne pouvait le donner ni aux enfants trop jeunes qui ne comprennent pas encore, ni aux non convertis, ni aux non baptisés, qui ne comprenaient pas… Le pain du ciel devient une chose réservée aux initiés qui se réservent à leur tour le droit de le donner à qui leur paraît assez digne pour le manger.
Je crois qu’ainsi, on passe à côté de ce que Jésus avait l’intention de nous faire comprendre. Car si le pain de vie est pour lui vraiment porteur de vie, il est destiné à tout le monde et il a une valeur immédiate afin que tous aient la même chance dans l’existence.
En s’identifiant au pain comme il le fait, Jésus veut dire que Dieu est aussi présent et aussi nécessaire que la nourriture quotidienne.
Dieu n’est pas une réalité mystique qui nécessite une longue pratique ou un long enseignement pour s’approcher de lui.
Dieu est aussi facile à approcher qu’un morceau de pain et sa présence est aussi nécessaire à la vie que le plus modeste élément de nourriture.
C’est dans ce sens que Jésus espère être compris.
Chacun doit trouver en lui une réalité qui pourra lui permettre de valoriser sa vie. Nous avons à la fois besoin d’éléments matériels comme la nourriture pour vivre et nous avons en même temps besoin d’éléments spirituels comme la présence de Dieu.
Comme notre corps a besoin d’éléments extérieurs à lui-même pour se nourrir et vivre, de même notre être spirituel a besoin d’éléments extérieurs à lui-même pour se nourrir et vivre.
Mais curieusement, nous ne semblons pas en être persuadés.
Nos contemporains ont, pour la plupart d’entre eux, l’impression qu’ils se suffisent à eux-mêmes sur le plan spirituel. Beaucoup estiment qu’il leur suffit de penser par eux-mêmes, ou de s’intéresser à l’art ou à la philosophie pour avoir une vie spirituelle.
Ils estiment qu’ils sont eux-mêmes producteurs de leur nourriture spirituelle et maîtres de leur propre salut, à supposer que dans ce contexte la notion de salut ait une valeur quelconque.
Mais comme pour la nourriture matérielle, l’homme ne peut se suffire à lui-même, il faut que sa vie spirituelle soit alimentée par quelque chose qui lui vienne d’ailleurs, qui lui soit extérieure.
En raison de cette logique, il paraît impossible d’avoir une vie spirituelle sans Dieu.
En fait je ne pense pas que ça se passe ainsi !
Nous absorbons des nourritures matérielles pour vivre sans vraiment nous en rendre compte puisque, comme nous l’avons vu tout à l’heure, nos critères d’existence ne sont plus liés à la nourriture, mais plutôt au confort, de même la vie spirituelle se nourrit elle aussi de tous les apports extérieurs dont elle a besoin, sans que nous prenions le temps de nous interroger sur leurs origines.
Nous ne prenons pas le temps de repérer la présence de Dieu dans tout ce qui fait vibrer notre vie intérieure, pourtant, sans que nous nous en rendions compte, Dieu est présent en nous.
Il est donc nécessaire que nous marquions une pause pour réfléchir à la manière dont nous vivons.
La présence de Dieu ne devient vraiment efficace pour nous que si nous en prenons conscience. Il nous faut donc chercher à repérer les traces de Dieu dans notre vie, mais la plupart des êtres humains le cherchent dans l’irrationnel et dans le merveilleux.
Aujourd’hui se sont les courants religieux qui parlent d’irrationnel et qui recherchent le merveilleux qui ont la faveur des masses.
Nous voudrions qu’il intervienne sur la météo, qu’il supprime les canicules ou les inondations, qu’il supprime le mal et impose la justice, qu’il n’y ait plus de catastrophes naturelles, qu’il n’y ait plus de guerres, etc…
Mais alors, nos questions n’ont pas beaucoup de pertinence en face d’un Dieu que nous estimons tout puissant et créateur et auquel nous ne cesserions de contester les défauts de sa toute puissance et de lui demander de corriger continuellement sa création.
Si ces préoccupations ne nous apportent pas de réponses, d’autres questions se posent alors à nous :
Pourquoi éprouvons-nous des émotions ?
Pourquoi l’amour ?
Pourquoi les passions ?
Toutes aussi irrationnelles, ces sensations ne sont possibles que parce qu’elles nous viennent d’ailleurs. Nous ne pouvons pas aimer sans un vis à vis, car c’est bien de l’extérieur de nous-mêmes que vient ce sentiment. Le problème c’est que nous cherchons Dieu ailleurs que là où il se manifeste et que nous ne savons pas le repérer quand il agit au fond de nous-mêmes.
Si donc Dieu vient se manifester en nous et qu’il a un lien évident avec nos émotions, sans que nous ne nous en apercevions : s’il pilote les pulsions de vie qui font vibrer notre âme, s’il nourrit notre esprit sans que nous le sachions, qu’adviendra-t-il de nous quand nous le découvrirons vraiment ?
Quelle qualité de vie aurons-nous alors si nous découvrons que Dieu est à l’œuvre en nous ?
Face à un tel questionnement, pour ne pas dire « prise de tête », Jésus nous apprend alors qu’il suffit de regarder en nous-mêmes pour voir Dieu agir.
C’est alors que nous accepterons de savourer ce qui se passe dans notre existence, et que nous découvrirons avec joie ce qu’il nous donne. Son esprit qui ne cesse de nous visiter deviendra vraiment efficace en nous.
Ainsi nourris par lui, nous nous surprendrons nous-mêmes à faire les actes qu’en d’autres temps nous lui demanderions de faire, si bien que c’est nous qui accomplirons les miracles que nous attendions de lui pour croire !
C’est parce que nous sommes habités par son esprit que nous devenons meilleurs, altruistes, généreux. Grâce à ces qualités que Dieu améliore en nous par sa présence, le monde se met alors à évoluer d’une autre manière…
Pensez aux Mère Thérésa, aux Henri Dunan, aux Albert Schweitzer, aux Martin Luther King, aux Nelson Mandela qui chacun, là où il est, transforme le monde et agit au cœur de l’égoïsme des peuples pour faire jaillir l’espérance.
Dans quelques instants, nous allons, ensemble, prendre un repas : le repas que Dieu préside. C’est le Christ qui nous y invite : Il est notre nourriture pour vivre pleinement notre humanité. Hier, aujourd’hui, demain : Dieu est avec nous, Dieu nous fait vivre l’espérance.
Seigneur, fais que nous puissions en être des témoins.
Amen