Prédication
Merci Chrystelle pour ce témoignage. Merci pour vos paroles qui nous touchent, vos paroles qui rencontrent nos paroles. Votre cheminement qui rencontre le nôtre.
Merci pour ce texte de l’Evangile de Luc : une parabole dite « agricole » de Jésus qui nous parle d’un semeur…
Vous ne vous en êtes peut être pas aperçu, mais dans cette parabole, deux personnages sont évoqués.
Il y a, bien sûr, le sympathique semeur « qui sort pour semer ».
Mais il y a aussi, l’être humain figuré par le terrain !
Et Jésus en parle comme un être désespéré…
Un être humain piétiné par les sans-vergogne, par ceux qui passent en « écrasant » son visage en marchant dessus avec leurs grosses chaussures, piétinant sa dignité, envahissant son espace, méprisant son point de vue, sa créativité, ses besoins et ses rêves.
Le terrain, c’est aussi l’être humain étouffé par mille catastrophes, angoisses et préoccupations.
Le terrain, c’est encore l’être humain qui est dans la vie comme un désert de pierres où rien ne pousse.
Mais le terrain n’est pas qu’un être humain désespéré, c’est aussi la personne géniale que nous pourrions être et celui que nous sommes souvent, en réalité (même si notre modestie proverbiale nous empêche de le reconnaitre et encore plus de le dire).
Nous sommes ce terrain à qui Dieu projette à son tour une multitude de bons grains.
Oui, Dieu est souvent fier de nous.
La question, du point de vue du semeur, c’est comment vais-je pouvoir faire pour aider ce désespéré ?
C’est si difficile d’aider quelqu’un…
La question, du point de vue du désespéré, c’est comment vivre enfin.
Est-ce que la vie, est-ce que ce monde, est-ce que ma vie n’a pas mieux à m’offrir ? Peut-elle rayonner, porter du fruit ?
Est-ce enfin possible, est-ce encore possible ?
A ces questions, toutes humaines, Jésus répond : oui.
Oui, répond Jésus au monde et à chacun : Tu peux porter des épis qui donneront chacun 30, 60 et même 100 bons grains, ce qui, même en tenant compte des progrès de l’agriculture aujourd’hui, tient de l’extraordinaire… voir de l’impossible.
Parfois, c’est au cœur du désespoir que l’on se raccroche à l’impossible.
C’est quand la vie s’effondre que peut se vivre une résurrection.
Parce que, la résurrection, c’est quoi si ce n’est de passer du plus grand désespoir à un enthousiasme extraordinairement fécond.
Le bourbier de notre vie peut devenir le terreau pour de belles grandes choses.
Cela dit, attention : rien ne nous oblige à tomber dans ce bourbier pour commencer à comprendre la vie et à vivre intensément. L’Évangile n’est pas que Pâques, c’est aussi Noël, l’annonce qu’une grâce inattendue peut venir combler une vie déjà belle. Et recevoir ainsi grâce sur grâces.
Quelle que soit notre situation du moment, qu’elle soit comblée ou meurtrie, le terrain de cette parabole de Jésus nous invite à prendre en compte les bons grains qui nous sont lancés, et à chercher qu’en faire.
Mais quelles sont ces mystérieuses graines ?
Jésus dit « La semence, c’est la parole de Dieu » (Luc, chapitre 8, verset 11) ou encore, plus loin dans l’évangile, « la parole du Royaume » (Matthieu, chapitre 13, verset 19).
Cette « explication » de Jésus peut aujourd’hui prêter à confusion : Ces grains de vie envoyés dans le monde par Dieu, en Christ seraient « parole » ?
Comme s’il y avait des phrases magiques qu’il faudrait prononcer pour aider une personne en détresse, ou des doctrines à connaître pour que quelque chose se débloque en nous, que nos chaînes tombent et nos ennuis s’envolent ?
Il faut alors quelques précisions pour bien comprendre ce terme de « parole ».
Les Evangiles sont écrits en grec, vous êtes au courant : et les mots qui sont traduits par « parole » sont logos ou rhèma.
Mais, Jésus comme ses disciples et comme tous les protagonistes du nouveau testament parlaient araméens, un dialecte hébreu. Ils employaient le mot hébraïque de « dabar »… que l’on a traduit par logos (ou rhèma).
Et en hébreu, le mot hébreu dabar signifie à la fois la parole… mais aussi l’événement, la chose…
Le grain, ce peut donc être une parole, mais aussi un acte, un événement, une chose qui arrive.
Alors c’est vrai qu’il y a des paroles qui peuvent faire un bien fou, un petit mot, parfois, peut changer la vie d’une personne. Mais quelle parole ? Comment ?
L’action parle souvent mieux que la parole.
Cela veut dire que cette action est comme une parole adressée à quelqu’un. Une parole s’impose moins qu’un geste. Une parole s’écoute ou non, elle se discute, elle est plus ou moins acceptée ou contredite. L’acte que Dieu pose pour nous aider est ainsi, comme une graine lancée. Elle est modeste. Comme une proposition.
Cette graine semée par le semeur est ainsi « une grâce faite pour l’autre ».
C’est probablement le point essentiel, caractéristique des millions de paroles et de gestes possibles pour le semeur, afin d’aider l’autre à dépasser toutes les négativités, les piétinements des sans vergogne, sa détresse devant mil soucis, et l’aridité pierreuse de son existence.
On retrouve cette grâce au tout début de la parabole quand Jésus dit « un semeur sortit pour semer ». Aucun mot n’est là simplement pour faire joli dans ces évangiles écrits avec une extrême minutie.
Pourquoi Jésus nous dit-il que le semeur « sortit » pour semer ?
Bien sûr qu’il sort de sa maison pour semer, il ne va pas lancer son grain à l’intérieur de sa maison, ni par la fenêtre !
Dans le texte biblique, quand un élément est bizarre c’est qu’il est important. C’est un principe d’interprétation bien connu déjà du temps de Jésus.
Ici, l’accent est mis sur le fait de « sortir pour semer », et pas seulement de semer.
Le texte insiste même sur l’acte de sortir en le mettant en premier : « Il est sorti, le semant, pour semer ».
Sortir de soi, sortir de sa bulle, sortir de la seule répétition du passé, s’intéresser à l’autre.
Le semeur ne projette pas seulement des paroles et des actes, il se projette dans le monde, il donne de lui-même pour l’autre.
C’est la grâce. C’est comme cela que Dieu manifeste en Christ qu’il est avec nous.
Sortir pour donner de soi-même à un autre, c’est le contraire du piétinement de botte du sans vergogne qui écrase l’autre de sa supériorité, alors même peut-être qu’il pense l’aider.
C’est la grâce qui sauve. C’est la grâce que nous mettrons qui sauvera peut-être la personne que nous voulons aider. Et cette parabole toute agricole de Jésus nous suggère que c’est quelque chose de très concret, très au raz de nos vies réelles. Une sorte de minuscule quelque chose, un geste, un regard, une parole, une présence, ou des années d’attention qui sauvera le désespéré de son désespoir, qui le libèrera d’une spirale infernale, peut-être, et qui l’ouvrira à une prodigieuse fécondité. Le petit geste produisant 100 fois plus que tout ce que l’on aurait été en droit d’espérer.
C’est comme cela que notre semeur compte sauver le monde. C’est même sa nature, nous dit ici Jésus.
Le semeur qu’est Jésus sait qu’il existe en ce monde cruel le piétinement des sans vergogne, le picorage du mal, l’étouffement par les soucis, et la sécheresse de la superficialité. En parlant de cela, Jésus dénonce nos limites, nos faiblesses, nos manques de force, notre violence. Mais lui, « le semeur », n’a pas dans sa nature d’autres actions que celle de semer de la bonne graine dans le meilleur de ce que nous sommes, bien sûr, mais aussi sur nos moins bons côtés.
Le semeur n’ignore pas les problèmes, il dénonce ce qui nous fait souffrir, physiquement, moralement, psychiquement, mais il continue à semer de bonnes graines. Il ne se laisse pas contaminer par ce mal en luttant contre le mal.
C’est comme cela que Dieu agit pour nous apporter la grâce. Il n’y a pas l’ombre d’une rancune en lui. Juste du positif. C’est comme cela que nous pouvons espérer aider quelqu’un.
C’est comme cela que nous pouvons recevoir l’aide de Dieu ou l’aide de quelqu’un : pas comme quelque chose qui nous mettrait en dette, mais avec simplicité, comme un cadeau tout naturel. Et recevoir une abondance de vie, comme un miracle, et voir les pierres se fendre et laisser sourdre un filet d’eau, voir les oiseaux s’abriter dans nos branches au lieu de nous dévorer vivant, et les soucis se faner et devenir un humus pour une croissance plus grande encore.
Et c’est comme cela que nous pouvons, dans notre bon fond, dans notre si bon fond, recevoir grâce sur grâce.
Dieu est LE semeur, certes, mais nous pouvons apprendre de lui ce geste-parole profond et vrai qu’est celui de la grâce. Y goûter nous-même, et choisir de la vivre. Sans naïveté, dire ce qui ne va pas mais agir pour le bien. Aller de l’avant, devenir semeur, rester semeur.
Christ est le grain, certes, minuscule grain d’humanité et de divinité jeté dans le monde, donnant sa vie mais ne gâchant pas sa vie, ne choisissant pas la mort mais quand elle s’impose malheureusement à lui, il fait face pour que la vie l’emporte, avec quelle prodigieuse fécondité. Et nous pouvons apprendre de Christ à nous donner un peu, pour être à notre tour comme un grain, une semence de grâce, tournée vers l’avenir. Une semence jetée comme un combat pour plus de justice. Pour du réconfort pour les piétinés par la vie.
Nous sommes encore le terrain, le champ du monde. Prêt pour recevoir du bon grain. Il est là. Déjà mis en nous par notre Dieu, par notre frère le Christ, par des témoins modestes et bienveillants.
Qu’ils en soient tous remerciés.
Alors à notre tour nous produirons du grain. Ce qui poussera dans notre vie sera notre fruit, notre propre fruit dont le monde a besoin.
Le baptême est cette eau qui permet la germination de la grâce en nous.
Notre fruit, il viendra en notre temps, et c’est maintenant. Ce sera un nouveau fruit par rapport à ce qui a été semé, un fruit marqué de notre personnalité mais avec cette même grâce, ce même souffle de vérité et de bienveillance, de bienfaisance.
Et ce sera alors « une parole du Royaume », comme le dit Jésus. Même venant de nous.
Car le Royaume de Dieu est ainsi. Ce n’est pas un lieu spécial. Ce n’est pas un temps futur que des charlatans s’amusent à faire espérer à de pauvres gens, mais tout simplement notre temps quand la grâce y prend racine. « Voici », nous dit Jésus, que « le Royaume est au-dedans de vous » (Luc, chapitre 17, verset 21).
Frères et sœurs, nous allons baptiser Chrystelle.
Par son baptême, l’eau vivifiante de la Grâce coulera aussi sur notre front
Alors tout est possible car Dieu est à l’œuvre.
Amen