Prédication: Donnez-leur vous-mêmes à manger

Prédication de la pasteure Romy LEGRAND à l'occasion du culte de reconnaissance du ministère de Claire OBERKAMPF.

Texte biblique

Évangile de Jean, chapitre 6, verset 1 à 13

 

Après cela, Jésus s’en alla sur l’autre rive de la mer de Galilée, la mer de Tibériade. Une grande foule le suivait, parce qu’elle voyait les signes qu’il produisait sur les malades. Jésus monta sur la montagne ; là, il s’assit avec ses disciples. Or la Pâque, la fête des Juifs, était proche.
Jésus leva les yeux et vit qu’une grande foule venait à lui ; il dit à Philippe : Où achèterons-nous des pains pour que ces gens aient à manger ? Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait, lui, ce qu’il allait faire. Philippe lui répondit : Deux cents deniers de pains ne suffiraient pas pour que chacun en reçoive un peu. Un de ses disciples, André, frère de Simon Pierre, lui dit : Il y a ici un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de gens ? 1Jésus dit : Faites installer ces gens. – Il y avait beaucoup d’herbe en ce lieu. – Ils s’installèrent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes. Jésus prit les pains, rendit grâce et les distribua à ceux qui étaient là ; il fit de même pour les poissons, autant qu’ils en voulurent. Lorsqu’ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : Ramassez les morceaux qui restent, pour que rien ne se perde. Ils les ramassèrent donc ; ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge qui restaient à ceux qui avaient mangé.

 

 

Table de la Sainte Cène

Crédit: Anne OBERKAMPF

Prédication

Il y a des histoires que les évangiles racontent une fois. Et puis il y a des histoires auxquelles les évangiles reviennent, encore et encore, comme si l’Église primitive avait compris qu’il y avait là quelque chose qu’elle ne devait surtout pas oublier. L’histoire de la multiplication des pains est de celles-là. Elle est racontée dans les quatre évangiles. Et même davantage puisque les évangélistes Matthieu et Marc rapportent 2 récits de la multiplication des pains ! Cela signifie qu’une même scène, sous des formes différentes, revient avec une insistance exceptionnelle dans les premières communautés chrétiennes. Et si les évangélistes ont choisi de la transmettre avec une telle fidélité, ce n’est certainement pas seulement parce qu’un jour Jésus a nourri une foule affamée. C’est parce que cette scène dit quelque chose d’essentiel sur Jésus, sur ses disciples et sur la manière dont Dieu agit au milieu de son peuple.

 

Et lorsqu’on compare les différents récits, les nuances sont particulièrement éclairantes…Allons ensemble chez Marc et chez Luc. Nous sommes dans le prolongement immédiat de l’envoi des Douze : les disciples sont des disciples missionnaires, alors ils partent en mission, ils annoncent, ils guérissent. Et quand ils reviennent de mission. Ils racontent à Jésus ce qu’ils ont fait : 

 

« Les apôtres, étant de retour, racontèrent à Jésus tout ce qu’ils avaient fait. »

 

J’aime beaucoup cette phrase, parce qu’elle laisse imaginer ce moment : Ils viennent de vivre quelque chose de fort ! Ils ont rencontré des personnes, ils ont parlé, prié, ils ont peut-être été surpris. Et maintenant, ils reviennent à Jésus avec tout cela. Ils racontent. Ils racontent tout. Avec l’enthousiasme de celles et ceux qui viennent de vivre quelque chose ensemble et qui ont encore besoin de se le raconter. Et je crois qu’on peut imaginer quelque chose de cet enthousiasme dans l’équipe Mamré, cet enthousiasme de ceux qui cherchent, qui essaient, qui se réunissent, qui vont vers l’autre quel qu’il soit, qui accueillent, qui prient et qui, parfois, repartent d’une rencontre en se disant :Whaouh, là, il s’est vraiment passé quelque chose…Il y a dans tout aventure missionnaire un moment merveilleux où l’on ne sait pas encore exactement ce qu’elle va devenir mais où l’on sent que quelque chose est entrain de naître et  de grandir. Et c’est peut-être une belle image de ce que nous voulons vivre ensemble : être une Eglise qui aura des histoires à raconter. Des histoires de rencontres, de portes qui se sont ouvertes, de personnes qui sont arrivées, des histoires de foi qui a grandi. Des histoires que nous pourrons, nous aussi, un jour, raconter à Jésus le Christ en disant : « Regarde ce que tu as fait avec ce que nous t’avions confié. » Non pas dans une logique de résultat, mais dans une logique de témoignages, de rencontres et de vie vécue. Jésus entend cet enthousiasme et il entend aussi la fatigue. Alors il dit : « Venez à l’écart, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu ». Un peu. Un peu, juste le temps de sortir du bruit, de respirer, de reprendre des forces, de revenir à soi, de revenir à nos plus proches, de revenir à Jésus. Car Lui sait qu’une mission ne peut être portée uniquement par l’enthousiasme. Le missionnaire a besoin de ces temps où l’on laisse simplement ce qui a été vécu descendre en nous. Et cela fait pleinement partie de la mission. Il y ces moments où l’on vit les semaines, les mois, les réunions, les agendas, les calendriers. Et puis il y a le kaïros. Le moment qui arrive, le moment où quelque chose devient possible, où une rencontre prend soudain un autre sens, le moment où une parole tombe juste. Le moment où une idée, un projet, une activité trouve enfin son heure, après avoir mûri longtemps. Le kaïros on ne le fabrique pas. On peut seulement être là pour le reconnaître. Parce que, parfois, ce qui nous paraît être du temps perdu est simplement du temps qui travaille en profondeur. Cela nous rappelle que tout ministère est fait de rythmes : d’élans et de repos, d’attente et d’action, de paroles et de silence ; d’audace assurément, mais aussi de patience, de discernement et de temps. Et puis il y a l’enthousiasme, comme si, par moments, l’Esprit nous donnait de sentir que nous avançons dans son souffle.

 

Allons voir chez Matthieu, à présent. Le récit est précédé par un décès, celui de Jean-Baptiste : l’évangéliste nous fait entendre la douleur et le deuil qui entourent ce moment. Jean-Baptiste vient de mourir. Jésus l’apprend, il se retire, il cherche un lieu à l’écart. On peut imaginer le choc pour lui, pour tous. Celui qui a ouvert le chemin, qui a annoncé, reconnu Jésus est mort brutalement, injustement. Comme si l’Évangile voulait nous rappeler que la mission ne se déroule jamais dans un monde idéal. Il y a les pertes, les échecs, les événements qui nous dépassent, les questions auxquelles nous n’avons pas de réponse, les incompréhensions, les moments de découragement. Il arrive même que celles et ceux qui portent la Parole aient eux-mêmes besoin d’être consolés. Et Jésus, devant cette foule, regarde, voit la tristesse, voit la colère et il est « saisi de compassion pour eux ». Sa propre douleur ne l’empêche pas de voir la douleur des autres. La foi ne nous épargne pas les épreuves de la vie, en revanche, elle nous aide à rester compatissant au milieu de ce qui arrive. A ne pas avoir forcément de réponse mais à rester présent, à ne pas toujours tout comprendre mais à écouter, à ne pas pouvoir tout réparer mais à accompagner, à être soi-même vulnérable et pourtant être capable de regarder quelqu’un et pouvoir lui dire : Je te vois. La compassion consiste à refuser de détourner le regard. La compassion alors devient geste. Le geste devient pain. Et le pain devient table. Comme si l’Evangile nous disait que même lorsque nous ne savons plus très bien comment continuer, nous pouvons encore commencer par regarder, nous approcher et partager ce que nous avons. 

 

Et puis vient le récit de Jean, avec ce petit garçon et ses cinq pains et ses deux poissons. Ces différences entre les différents récits ne se contredisent pas ; elles nous permettent plutôt de regarder la même scène sous plusieurs angles. Chez Jean, que nous venons d’entendre, la foule vient parce qu’elle a vu les signes que Jésus accomplissait sur les malades. Jean ne parle ni du retour de mission des Douze, ni de leur besoin de repos, ni des échecs, du non-sens, de la perte, du deuil. Non, lui vient ajouter un élément qui lui est propre : un jeune garçon a cinq pains d’orge et deux poissons. Cinq pains. Deux poissons. Presque rien. Et pourtant, c’est à partir de ce presque rien que Jésus va agir et que quelque chose se libère. Parce que le ministère ne consiste pas à avoir suffisamment. Nous n’avons jamais suffisamment de temps, suffisamment de forces, suffisamment de réponses, suffisamment de moyens. Nous regardons parfois ce qui est devant nous et nous pensons : « Mais qu’est-ce que je peux bien faire avec cela ? » Et pourtant, Jésus ne demande pas aux disciples de produire ce qu’ils n’ont pas. Il leur demande de regarder ce qu’ils ont. De le prendre. De le lui remettre. Et que chacun fasse sa part. C’est consentir à être là, pleinement là, avec ce que l’on est, avec ses forces et ses limites, avec ce que l’on a reçu, et dire : « Seigneur, voilà ce que j’ai. Je te le confie. Fais-en ce que tu voudras. Dans notre récit, la foule vient parce qu’elle a vu les signes qu’il accomplissait sur les malades. Ces personnes ont compris, peut-être sans savoir encore le nommer, qu’il y avait là quelqu’un auprès de qui leur vie pouvait être accueillie. Parce que le travail de Jésus est comme accordé à la vie. Accordé aux besoins. Accordé à la faim des personnes. Il voit ce qui manque. Il voit ce qui fait souffrir. Il voit ce qui cherche à vivre. Et les personnes le sentent. Elles le sentent tellement qu’elles se mettent en mouvement. Elles viennent. Elles se pressent autour de lui.

 

Parce que lorsqu’une parole rejoint une faim véritable, quelque chose se passe. Mais alors, autour de Jésus, il y a aussi les disciples. Les disciples, eux, regardent la même foule. Ils voient la même réalité. Mais ils ne regardent pas tout à fait avec les mêmes yeux. Eux regardent l’heure, le lieu, les moyens, les comptes.

 

« Le lieu est désert. »

« L’heure est déjà avancée. »

« Il va bientôt faire nuit. »

« Renvoie donc la foule. »

Autrement dit : « Jésus, c’est très beau. Mais à un moment donné, il faut être raisonnable. »

Quand Jésus voit des personnes, les disciples eux voient des contraintes. Et nous connaissons bien ce discours :

« Oui, mais est-ce qu’il y aura du monde ? »

« Oui, mais est-ce que les gens vont venir ? »

« Oui, mais comment allons-nous leur donner envie ? »

« Oui, mais comment allons-nous communiquer ? »

« Quel budget ? Quelle équipe ? Est-ce compatible avec nos structures ? Est-ce que cela va changer notre manière de faire ? »

Le discours des disciples, finalement, c’est toujours celui du raisonnable, de la sagesse pratique. Le contraire de la mission n’est pas l’indifférence mais la raison, la prudence, quelque chose de très humain : la peur.

« Et si les personnes qui arrivent ne correspondent pas à nos habitudes ? »

« Et si elles ne comprenaient pas notre vocabulaire ? »

« Et si elles ne connaissaient pas nos chants ? »

« Et si elles nous obligeaient à changer notre manière de célébrer nos cultes ? « 

« Et si elles transformaient nos lieux, nos priorités ? »

« Et si notre Eglise devenait autre ? »

« Et si nous n’étions plus tout à fait ceux que nous avons toujours été ? »

 

Dans mon ministère pastoral, dans ma manière d’être pasteure, qu’est ce que je regarde ? Est-ce que je regarde les chaises vides et les jeunes qui ne sont pas là ?  Est-ce que je regarde d’abord ce qui est à faire ? Les cultes, les réunions, les conseils, les agendas, les activités, les personnes déjà là. Quand mon regard se dirige-t-il aussi vers celles et ceux qui ont faim sans savoir encore qu’ils cherchent du pain ? Vers celles et ceux qui ont soif de sens, de relation, de justice, de spiritualité, de fraternité, de sororité ? Nos manières ordinaires de faire Eglise sont devenues, parfois, tellement occupées à préserver ce qui existe qu’elles n’osent plus risquer ce qui pourrait naître. La question ne devrait jamais être : comment faire venir les gens ? La foule est déjà là ! Peut-être que nos questionnements pourraient être : De quoi ces gens ont-ils faim ? Est-ce que ce que nous proposons répond à cette faim ? Sinon, où sont les lieux de la faim ? Et puis, ensuite : Comment leur en parler ? Jésus ne dit jamais à ses disciples : « Vous avez reçu, beaucoup ! Maintenant, préservez ce que vous avez reçu. » Il dit : « Allez, annoncez, baptisez ». Et puis, il dit : « Donnez-leur vous-même à manger. »

 

Oui, mais nous avons toujours fait comme ça. « Donnez-leur vous-même à manger. »

Oui, mais ça va coûter trop cher. « Donnez-leur vous-même à manger. »

Oui, mais nous n’avons pas assez de temps. « Donnez-leur vous-même à manger. »

Oui, mais notre équipe n’est pas assez nombreuse. « Donnez-leur vous-même à manger. »

Oui, mais nous avons un pasteur missionnaire qui peut beaucoup porter : « Donnez-leur vous-même à manger. »

 

Peut-être est-ce la parole la plus libératrice de Jésus ! Moi, j’ai deux pains et cinq poissons. Prenez vos deux pains et vos cinq poissons. Mettons les ensemble, et remettons les à Jésus. Cela signifie accompagner pour que chacun, chacune puisse reconnaître sa part, l’apporter et l’engager à son tour. Prendre sa part, ouvrir un chemin pour que les autres prenne la leur et laisser au Christ sa part à lui. Car : « lui-même savait ce qu’il allait faire. » Nous n’avons donc pas à produire de miracle. Nous n’avons pas à nourrir cinq mille personnes. Nous avons à mettre nos cinq pains et nos deux poissons sur la table, à inviter les autres à apporter les leurs, et à les remettre ensemble au Christ et alors, seulement, pourrons-nous découvrir ensemble ce que le Christ avait déjà commencé à faire.

 

Chers amis, quel est le risque ? 

Le risque est de se retrouver avec 12 corbeilles. 12 paniers de restes. Cela les 4 évangiles le racontent. Les 4 ! Car le Dieu de Jésus-Christ est le Dieu de la surabondance de la grâce. Le Dieu du plein de joie, du plein de bonheur et de sourire entre vous, du plein de souvenirs dans les mémoires des uns et des autres, du plein d’émotions, de frissons, de poils qui se dressent, de rencontres entre générations, entre églises, entre gens qui ne se connaissent pas, entre personnes qui ne font pas partie de l’Eglise. Du trop plein de relations fraternelles parce que le Seigneur que nous servons est le Dieu de la surabondance de la grâce et non du calcul, des intérêts des uns et des autres. Finalement, Claire, je crois que c’est là que ton histoire et cette histoire des pains se rejoignent. Parce que ce que nous reconnaissons aujourd’hui dans ton ministère, ce n’est pas seulement une fonction, ni même une vocation. C’est un chemin. Ton chemin. Et quel chemin ! Une vocation qui t’a précédée, qui t’a été dite avant même d’être pleinement la tienne. Une vocation que tu as dû traverser, éprouver, questionner, reprendre à ton compte. Tu as pris ce qui t’avait été transmis. Tu l’as traversé. Tu l’as contesté. Tu l’as éprouvé. Et tu as fini par pouvoir dire : Cette histoire est la mienne. Cette foi reçue, je peux maintenant l’habiter avec mes propres mots. Cette vocation, je peux la recevoir sans qu’elle soit une dette envers ceux qui l’ont discernée avant moi ou pour moi. Cette Église, je peux l’aimer sans avoir besoin de la reproduire à l’identique. Et je crois que c’est précisément pour cela que ton ministère missionnaire a quelque chose de profondément protestant. Parce qu’il nous oblige à nous regarder nous-mêmes et à nous questionner : 

 

Qu’est-ce que nous faisons, nous, de ce qui nous a été confié ?

Est-ce que nous gardons nos cinq pains bien soigneusement dans nos mains ?

Est-ce que nous regardons d’abord tout ce qui manque ?

Ou est-ce que nous osons les remettre au Christ ?

 

Ton ministère devient alors comme un miroir tendu à l’ensemble de l’Église Protestante Unie de France. Un miroir qui nous questionne, qui nous demande où nous regardons. Vers l’intérieur ou vers la foule ? Vers ce que nous risquons de perdre ou vers ceux que nous pourrions encore rencontrer ? Vers la conservation de ce que nous avons reçu ou vers la manière de le transmettre à celles et ceux qui ne l’ont jamais reçu ? Et peut-être que c’est là toute la force de ce que tu portes avec Mamré. Tu nous rappelles quelque chose que Jésus a dit depuis le commencement : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » À vous. À nous. À toute l’Église.

 

Alors aujourd’hui, Claire, nous venons aussi reconnaître celle que tu es devenue. Nous te reconnaissons, et nous te bénissons, toi, François, Hannah et Joseph. Et nous voulons te dire merci. Merci pour ta foi. Merci pour tes convictions, ta liberté, ton audace. Merci pour ce que tu oses. Merci pour ce que ton chemin nous apprend. Que ta vocation soit une vocation partagée. Tu n’as pas à porter seule ce que tu as reçu. Nous avons tous, nos pains, nos poissons, nos ressources. Prenons notre part. Mettons-les ensemble. Et remettons-les au Christ. Ton ministère et ta façon de l’habiter sont déjà une question posée à toute l’Église. Une invitation à sortir de ses peurs. À retrouver le goût de la rencontre. À regarder de nouveau la foule. À se demander de quoi elle a faim. Et à croire, peut-être, que ce que nous avons entre les mains est déjà suffisant pour commencer.

 

Le reste ne nous appartient pas. Le miracle est entre ses mains. Et lui-même sait ce qu’il va faire.      

Amen.

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