PRÉDICATION : En quête d’un amour de volonté

Dimanche 23 février 2025, c'est Florian MAZEL qui anima le culte. Pour sa prédication, il s'est appuyé sur le chapitre 6 de l’Évangile selon Luc.

Évangile selon Luc, chapitre 6, versets 27 à 36

« Mais je vous dis ceci, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous détestent. Souhaitez du bien à ceux qui vous souhaitent du mal, priez pour ceux qui disent du mal de vous. Quand quelqu’un te frappe sur une joue, tends-lui aussi l’autre joue. Quand quelqu’un te prend ton vêtement, ne refuse pas non plus ta chemise. Donne à tous ceux qui te demandent quelque chose. Et quand quelqu’un te prend ce qui est à toi, ne le réclame pas. Faites pour les autres tout ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous. Si vous aimez ceux qui vous aiment, il n’y a pas de quoi vous dire merci ! En effet, même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, il n’y a pas de quoi vous dire merci ! Même les pécheurs font comme vous ! Et si vous prêtez de l’argent à ceux qui vont sûrement vous le rendre, il n’y a pas de quoi vous dire merci ! Même les pécheurs prêtent de l’argent aux pécheurs, pour qu’on leur rende la même somme. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez de l’argent sans espérer recevoir quelque chose en retour. Alors vous aurez une grande récompense, et vous serez les fils du Très-Haut. Il est bon, lui, pour ceux qui ne lui disent pas merci et pour les méchants. »

Soyez pleins de bonté, comme votre Père est plein de bonté.

©︎ Pixabay / Lola Anamon

Prédication

Je dois vous avouer que lorsque j’ai découvert que la lecture du jour dans les Évangiles était cet enseignement de Jésus nous enjoignant d’aimer nos ennemis jusqu’à leur tendre la joue, je me suis senti profondément mal à l’aise. Le mélange d’énervement, de colère voire de révolte et de détestation qui ne cesse de me gagner depuis plusieurs mois devant les incessants renoncements face aux mesures écologiques qui devraient s’imposer, face aux abus, à la bêtise, à l’insondable bêtise, alliée à la méchanceté et aux trahisons de la nouvelle présidence américaine, face à l’ivresse du pouvoir des multiples tyrans et autres milliardaires indécents qui prospèrent en ce monde, ce mélange d’énervement, de révolte et de colère donc, me plongeait dans l’embarras, et même dans une profonde gêne. J’aurais pu me tourner vers l’un des deux autres textes : la grâce généreusement accordée par David à Saül, la méditation de Paul sur l’alliance du spirituel et du corporel en tout homme. Pourtant, je me suis dis que je ne pouvais ainsi esquiver la difficulté, le défi même que représente ce texte dérangeant. J’y vois même, avec le recul, comme un signe de Dieu, amical et bienveillant, pour m’inciter et m’aider, peut-être, à me sortir du piège dans lequel peuvent enfermer la colère et la détestation. Et c’est cette incitation, cette invitation que je voudrais maintenant partager avec vous.

Luc est un radical. Il met à nu nos servitudes et les faiblesses des hommes et proclame un Évangile d’incandescence, un Évangile de feu. C’est sous sa plume que l’on trouve l’appel de Jésus à qui veut le suivre, le plus radical : « Si quelqu’un vient à moi et ne déteste pas son père, sa mère, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Évangile selon Luc, chapitre 14, versets 26 et 27). Comment suivre le Christ dès lors ? Quelqu’un le peut-il dans ces conditions ? Je ne crois pas. Je ne pense pas pourtant que Luc cherche à nous décourager. Je pense plutôt qu’il cherche à nous ébranler, à nous secouer, à nous mettre face à ce que nous ne voulons pas voir. Il veut nous faire saisir la misère de notre condition et la révolution évangélique en toute sa puissance. Cela peut avoir quelque chose d’intimidant, voire de décourageant, c’est vrai. Choisissons plutôt d’y voir une interpellation, un appel à sortir de nous-mêmes, à nous extraire de nos lâchetés et de nos renoncements. À mettre un peu d’âme dans ce qui, sans cela, ne serait que corps, pour paraphraser l’apôtre Paul s’adressant aux Corinthiens.

 

Mettons-nous donc à l’écoute du texte.

 

« Aimez vos ennemis ». La formule est provocante. Urticante même. Au sens strict, elle n’a même aucun sens : si nous aimons nos ennemis, ce ne sont plus nos ennemis. Derrière l’injonction contradictoire il me semble que se dessine une redéfinition de l’amour, qui n’est sans doute pas valide pour l’ensemble de l’Évangile, mais qui ici revêt une certaine pertinence. La suite du verset peut nous aider à le comprendre : « faites du bien à ceux qui vous détestent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous injurient ». Faire du bien, bénir, prier : autant d’actions que nous pouvons faire sans éprouver de sympathie particulière pour ceux auxquelles elles sont destinées. Nous prions bien chaque dimanche pour nos gouvernants, quels qu’ils soient. Nous n’avons pas à éprouver de sympathie, encore moins d’affection pour celles et ceux auxquels nous pouvons, auxquels nous devons faire du bien, pour celles et ceux que nous pouvons, nous devons bénir, pour celles et ceux pour lesquels nous pouvons, nous devons prier. Jésus ne nous demande pas d’aller contre nos sentiments, mais de ne pas nous arrêter à eux. Mieux : de ne pas en tirer prétexte. Il nous demande de ne pas nous appuyer sur eux pour justifier nos comportements qui pourraient être d’agressivité et de détestation. Il nous demande même plus. La neutralité ou l’indifférence ne le satisfont pas. Il nous demande d’agir pour celles et ceux que nous n’aimons pas, pour celles et ceux que nous détestons. Il nous demande de leur faire du bien, comme à celles et ceux que nous aimons. Il nous demande de les bénir, c’est-à-dire de leur souhaiter du bien, comme à celles et ceux que nous aimons. Il nous demande de prier pour eux, comme pour celles et ceux que nous aimons. En nous demandant cela, il nous demande une chose qui peut nous paraître étrange, ou même choquante, une chose qui va d’une certaine manière à rebours de la psychologie contemporaine ; il nous demande, face aux méchants, d’investir l’amour de volonté. D’avoir un amour de volonté.

Pourquoi ? Le texte nous suggère plusieurs pistes. La première, la plus évidente, est que seul cette volonté d’amour peut mettre un terme au cycle des violences. Si notre détestation, notre haine, notre violence vient répondre à celles d’autrui, comment espérons-nous en sortir ? Notre monde n’est-il pas dévasté par ces face-à-face mortifères, par ces cycles de haine sans fin ? Pensons seulement à la haine que se vouent le Hamas et Israël qui dérivent continument vers la haine entre Palestiniens et Israéliens ? Là réside la force cachée de la non-violence : elle n’épargne pas celles et ceux qui la prônent de prendre des coups, mais, comme le pensait Martin Luther King, elle est la seule voie qui dessine l’horizon du royaume à venir.

La deuxième raison à la demande de Jésus d’aimer nos ennemis réside dans ce qu’on peut appeler le principe de réciprocité : « ce que vous voulez que les gens fassent pour vous, faites-le pareillement pour eux ». Il y a là un écho direct du deuxième commandement tel que l’a rappelé Jésus : « aime ton prochain comme toi-même ». L’amour de soi-même, non pas l’égoïsme (qui est l’intérêt exclusif que l’on porte à soi) mais le soin que l’on peut, que l’on doit porter à soi-même, doit ainsi devenir le modèle de toute relation juste et bonne avec autrui, quel qu’il soit. Ce principe de réciprocité constitue une règle de sagesse universelle, que l’on retrouve dans de nombreuses religions ou traditions sapientiales. Toutefois, comme le théologien Antoine NOUIS le souligne, en règle générale ce principe est énoncé de manière négative : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse ». Il s’agit alors surtout de neutraliser la violence, l’agressivité ou la vengeance, d’établir les conditions de relations pacifiques parce que pacifiées. Mais comme nous l’avons vu, l’Évangile va plus loin : il ne s’agit pas de ne pas faire mais de faire ; d’aimer, de bénir, de prier. En reformulant le principe de manière positive, l’Évangile se place du côté de l’action et non de l’abstention, du côté du soin, de la bienveillance, de la fabrique d’une communauté d’attention et de service. Le modèle de ce comportement n’est en outre pas seulement du côté de l’amour que l’on doit porter à soi-même. Le dernier verset de notre passage le dit clairement : le modèle est aussi en Dieu lui-même : « Soyez magnanime comme votre père est magnanime ». L’adjectif magnanime me semble d’ailleurs assez mal choisi au regard du grec oïktirmonès qu’il est censé traduire. Ce mot signifie en effet plutôt miséricorde, ou compassion. « Ayez part au malheur d’autrui, et même aux malheurs des méchants ». Et ce n’est donc pas pour rien qu’ici Dieu est défini comme un père. Un père aux yeux duquel tous ses enfants ont la même valeur, les ingrats comme les affectueux, les agressifs comme les doux, ceux qui l’ont abandonné, comme ceux qui demeurent à ses côtés (pensons à la parabole du fils prodigue). « Ayez part au malheur d’autrui, et même aux malheurs des méchants ; portez-les dans votre cœur comme un père ses enfants. »

Une dernière piste nous est suggérée par l’image si forte et à première vue si révoltante de la gifle ou du coup au visage : « Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre, si quelqu’un te prend ton vêtement, ne l’empêche pas de prendre aussi ta tunique. » Méditons bien cette phrase. Il ne s’agit pas de lâcheté ici, puisque celui qui est frappé ou dépouillé ne fuit pas mais se tient face à son agresseur. Il ne s’agit pas non plus de s’abaisser dans une position de victime (d’être dans la victimisation comme on dirait aujourd’hui), puisque celui qui est frappé ou dépouillé ne se plaint pas, ni auprès de son agresseur, ni auprès d’une autorité quelconque ; ni même auprès de Dieu. Non, il s’agit, par la provocation qu’il y a à offrir à l’agresseur la possibilité de redoubler sa violence (en lui tendant l’autre joue), de tenter de lui faire prendre conscience de son impuissance et de son indignité. De son impuissance puisque sa force n’écrase pas celui qui la subit. De son indignité puisque sa force n’est qu’abus de faiblesse. L’offrande de l’autre joue ou de la tunique a cela pour objet : une tentative, peut-être folle, insensée, utopique, mais non dérisoire, mais non absurde, mais non malsaine, de renvoyer l’agresseur à son impuissance et son indignité par le spectacle de sa propre force, la force de la non-violence, et de sa propre dignité, la dignité de l’homme qui se tient debout. On pourra trouver cela complètement fou à l’heure où les récits abominables des victimes des tortionnaires du régime syrien ou des terroristes de l’État Islamique font entrevoir des bourreaux dont on n’imagine pas qu’ils puissent s’éveiller à cette conscience. Pourtant, c’est l’espérance de Dieu ; une espérance qu’il nous demande de partager. Même dans « les ingrats et les mauvais » peut gésir une once d’humanité, cette étincelle d’esprit sur laquelle notre dignité, notre bénédiction, notre prière peuvent peut-être agir, peuvent peut-être les conduire à se relever pour tenter de sortir de l’abysse où eux-mêmes sont tombés.

Il ne faudrait pas se tromper et opposer cette espérance, cette non-violence, cet amour de volonté, à la justice, à l’impérieuse nécessité de la justice. Il s’agit à mes yeux plutôt de l’inverse : par cette parole, Jésus nous appelle à veiller à ce que notre indignation et notre désir de justice, certainement légitimes et nécessaires, ne nous fassent pas chuter du côté de la violence, de la vengeance et de la méchanceté ; qu’ils soient en quelque sorte équilibrés, mesurés, par la conscience qu’ils ne s’exercent pas, cette indignation et ce désir de justice, à l’encontre de monstres, d’être démoniaques ou d’être diaboliques, mais d’hommes dévoyés, dévoyés certes, mais hommes. Car nous devons donner, bénir, prier pour qu’ils sortent de leur dévoiement. Parce que leur dévoiement ne doit pas nous entraîner dans leur chute.

Amen.

 

Florian MAZEL

Rennes, dimanche 23 février 2025

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