PRÉDICATION : Heureux les pauvres ?

Dimanche 16 février, le culte était assuré par Charlotte MIJEON. Sa prédication du jour porte sur les béatitudes (Évangile selon Luc, chapitre 6, versets 17 à 26) : Heureux les pauvres ?

Evangile de Luc, chapitre 6, versets 17 à 26

Il descendit avec eux et s’arrêta sur un endroit tout plat, où se trouvait une grande foule de ses disciples et une grande multitude du peuple de toute la Judée, de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon. Ils étaient venus pour l’entendre et pour être guéris de leurs maladies. Ceux qui étaient perturbés par des esprits impurs étaient guéris. Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force sortait de lui et les guérissait tous.

Alors, levant les yeux sur ses disciples, il disait :

Heureux êtes-vous, vous les pauvres,

car le royaume de Dieu est à vous !

Heureux êtes-vous, vous qui avez faim maintenant,

car vous serez rassasiés !

Heureux êtes-vous, vous qui pleurez maintenant !

car vous rirez !

Heureux êtes-vous lorsque les gens vous détestent, lorsqu’ils vous excluent, vous insultent et rejettent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme.

Réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez de joie, parce que votre récompense est grande dans le ciel ; car c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes.

Mais quel malheur pour vous, les riches !

Vous tenez votre consolation !

Quel malheur pour vous qui êtes rassasiés maintenant !

Vous aurez faim !

Quel malheur pour vous qui riez maintenant !

Vous serez dans le deuil et dans les larmes !

Quel malheur pour vous, lorsque tout le monde parle en bien de vous !

C’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes de mensonge.

Traduction : Nouvelle Bible Segond

La prédicatrice Charlotte Mijeon à la chaire

©︎ Fanny Delaplace

Prédication

Il n’y a pas à dire, Jésus est quand même un sacré provocateur. Comment doit-on prendre ce texte ?

 

À première vue, cette proclamation a quelque chose d’insupportable. Alors, il faudrait se réjouir de souffrir et d’être persécuté ? Et inversement, être malheureux de manger à sa faim ? C’est absurde !

Oui, la pauvreté, la faim, la souffrance, sont des scandales. Et il serait extrêmement violent de se servir ce texte pour prêcher une consolation à bas prix, du type « Vous, les pauvres, ne vous plaignez pas, en fait c’est vous qui avez de la chance ! ». De fait, au fil de l’histoire, ce « heureux les pauvres » a pu être utilisé pour suggérer aux plus miséreux d’accepter leur sort et empêcher la contestation des inégalités. Mais une telle interprétation est en contradiction totale avec le parti-pris constant de Jésus pour la réhabilitation des exclus de la société.

 

En outre, ces mots de « riches » et « pauvres » doivent-il être compris uniquement dans un sens économique ? Uniquement dans un sens spirituel ?

À mon sens, ne s’en tenir qu’à une seule lecture s’avérerait bien réducteur. Car ces paroles de Jésus sont fermement ancrées dans les réalités de notre monde tout en ouvrant une brèche vers une autre dimension.

 

Revenons donc sur notre texte et son contexte…

 

Dans le passage précédent, Jésus vient de passer la nuit en prière isolé sur une montagne. Après le moment de la contemplation, vient celui de l’action dans le monde, dans l’élan de cette intensité de prière. Il vient de désigner douze de ses disciples comme apôtres, c’est-à-dire comme envoyés, et ils redescendent de la montagne.

 

Le texte nous dit qu’ils s’arrêtent sur un terrain plat. Ce n’est sans doute pas un simple détail géographique. La plaine, c’est le lieu de la vie ordinaire, en opposition avec la montagne qui est celui de la montée vers le divin et de l’intimité avec Dieu. C’est l’ici et maintenant où nous vivons, avec ses réalités en demi-teinte. Mais ce terrain plat peut aussi faire écho au discours que nous retrouvons chez le prophète Ésaïe, qui appelle à « préparer le chemin du Seigneur » et à aplanir toute montagne, afin que « tous voient le salut de Dieu ». Et de fait, convergent dans cette plaine non seulement les disciples de Jésus, mais aussi une foule nombreuse venue de partout : de Jérusalem et la Judée, les hauts lieux historiques de la loi juive, mais aussi de Tyr et Sidon, qui sont alors des territoires païens.

Ici, la foule n’a pas la connotation négative qu’elle peut avoir dans d’autres Évangiles, où elle apparaît souvent comme une entité irrationnelle et menaçante. La foule décrite ici, c’est une image de la multitude de celles et ceux qui cherchent Dieu, quelle que soit leur origine ; et qui ne viennent pas par curiosité, comme on irait reluquer un phénomène de foire, mais, nous dit Luc, pour entendre et être guéries. Une multitude de personnes en souffrance, mais venues ici animées par un désir de vie et la conviction que la parole reçue peut les relever. De fait, comme en réponse à ce désir, une force qui émane de Jésus vient répandre cette guérison.

 

La plaine de la vie ordinaire et de ses souffrances est devenue le lieu du salut.

Et c’est dans ce contexte que Jésus prononce ce discours qui vient articuler ciel et terre. Articuler les réalités les plus âpres de l’existence que sont la pauvreté, la douleur et la privation, avec la proclamation du Royaume de Dieu.

 

Les béatitudes, ces discours qui proclament quelqu’un heureux, sont un procédé rhétorique courant dans l’Antiquité et dans la Bible. Le psaume 1, que nous avons lu tout à l’heure, en donne un bon exemple.

Mais le plus souvent, le refrain que l’on entend dans ces discours, c’est celui-ci : heureux celui qui agit bien comme il le faut, car il sera béni !

En effet, une partie non négligeable de la théologie de l’Ancien Testament suit, avec plus ou moins de nuances, une logique de la rétribution. Il y a du sens à proclamer que répondre à l’appel de Dieu fait entrer dans une dynamique de vie, qui peut porter des fruits. Mais le problème de cette théologie, c’est lorsqu’on en fait une logique quasi mécanique, qui débouche sur un système réducteur de récompense et de punition. Ainsi, le texte du Deutéronome promet à qui met en pratique les commandements : « le fruit de ton ventre, le fruit de ta terre, le fruit de ton bétail, la reproduction de tes bovins et les portées de ton petit bétail seront bénis » (Deutéronome 28:4), « tu seras toujours en haut et tu ne seras jamais en bas » (Deutéronome 28:13). À l’inverse, à qui s’éloigne de la rectitude, le malheur est promis, ici-bas, très concrètement, sous forme de mauvaises récoltes, de maladie, de pauvreté et de honte. Certaines sentences du livre des Proverbes poussent cette logique à l’extrême : «Rien de mauvais n’arrive aux justes ; les méchants sont comblés de maux » (Proverbes 12: 21) ; ou encore « le juste mange et satisfait son appétit ; le ventre des méchants crie famine » (Proverbes 13:25).

 

Très vite, cette théologie peut aboutir à une vision dualiste et simpliste du monde, qui prétend transformer la grâce en système et justifie l’ordre établi et ses inégalités. Et dans ce système clos, la souffrance des innocents est un impensé et les malheurs toujours liés à une faute.

 

Et même si la Bible hébraïque propose aussi d’autres théologies, celle-ci imprègne profondément la pensée commune. La pauvreté n’est pas vue comme glorieuse. Quant à l’infirmité, la maladie, elle est toujours considérée comme suspecte. Rappelez-vous les amis de Job, qui finissent par insinuer que celui-ci a bien dû commettre une faute envers Dieu pour perdre sa santé et ses biens ! Et même les disciples de Jésus lui demandent, au sujet d’un aveugle de naissance, si ce handicap résulte de son péché à lui ou de celui de ses parents.

Cette petite musique qui sous-entend que les malheureux sont, d’une certaine façon, responsables de leur sort, et que quand on fait ce qu’il faut, on réussit… On l’entend toujours aujourd’hui !

 

On la retrouve dans la théologie de la prospérité, qui a le vent en poupe en Amérique latine. Une théologie qui assimile la réussite à la bénédiction divine, fait de l’étalage de richesses un signe de bénédiction, et fait miroiter aux gens l’idée qu’ils deviendront riches s’ils redoublent d’efforts dans la prière.

 

Elle imprègne notre pensée, à travers l’idéal de réussite et de bonheur lisse véhiculé par les réseaux sociaux et la publicité, à travers les méthodes de développement personnel qui promettent le succès si nous nous appliquons les bonnes règles… Nous tombons dedans à chaque fois que nous culpabilisons de ne pas être conformes à cet idéal. À chaque fois qu’un regard de mépris est posé sur ceux qui galèrent.

 

Cette logique, nous la retrouvons dans la bouche de nombreux responsables politiques, lorsque, plutôt que de mener la guerre à la pauvreté, on mène la guerre aux pauvres en sous-entendant qu’ils n’ont qu’à faire des efforts. Et elle culmine actuellement aux États-Unis, où des milliardaires, une fois arrivés au pouvoir, se sont empressés de couper les programmes de lutte contre les discriminations et de lutte contre la pauvreté. Et ce, tout en prétendant par ailleurs se faire les défenseurs de la foi chrétienne ! Mais lorsque la défense d’un certain ordre moral semble plus importante que l’amour du prochain et qu’on est prêt à discriminer ceux qui ne correspondent pas à cet ordre, ne tombe-t-on pas dans un Christianisme sans le Christ ?

 

Alors, en ayant ce contexte en tête, hier comme aujourd’hui, nous comprenons toute la portée des gestes et des paroles de Jésus. En guérissant des personnes affligées de maladies qui provoquent l’exclusion sociale et en proclamant haut et fort que leurs péchés ont été pardonnés, en proclamant les pauvres « heureux », il ne vient pas jouer les dames patronnesses. Au contraire, il vient dynamiter ce système de pensée qui sous-entend que les malheureux sont responsables de leur malheur, et ouvrir une brèche vers le haut.

 

Vous qui souffrez, vous que la vie malmène, vous que la société regarde de haut : Dieu ne s’est pas détourné de vous. Ici et maintenant, Dieu vous déclare dignes et veut vous rétablir dans votre dignité.

C’est à vous en priorité, et non aux dominants et aux bien-pensants, que le Royaume de Dieu appartient, ici et maintenant.

Vous n’êtes pas condamnés à l’horizon du malheur. Une joie plus forte que les souffrances que vous vivez vous est promise. Et dès maintenant, vous pouvez en goûter les prémisses.

 

Car vos tribulations ne sont pas le signe que Dieu s’est détourné de vous et veut vous punir. Au contraire, elles sont le lieu à partir duquel Il vous rejoint. Prenez courage et relevez la tête, car ceux qui sont les plus proches de Dieu en sont aussi passés par là.

 

Mais vous, qui affirmez que votre situation privilégiée est due à vos mérites, vous qui vous vous autovalidez mutuellement, vous allez finir par réaliser la vacuité du système clos où vous vivez.

 

Et nous pouvons entendre cette proclamation comme un écho du cantique de Marie ; ce chant qui célèbre un Dieu qui « renverse les puissants de leur trône et élève les humbles, comble de biens les affamés et renvoie les riches les mains vides ». Notre Dieu prend résolument parti pour les pauvres et les malheureux, quels qu’ils soient. Car en Christ, lui aussi a connu la souffrance et le rejet, a pleuré et est mort dépouillé de tout, sous les moqueries des bien-pensants.

 

Oui, tel est, à mon avis, l’un des sens de ce « heureux les pauvres ». Mais ce n’est sans doute pas le seul, et une interprétation n’exclut pas l’autre.

 

Dans cette proclamation, il me semble qu’il ne s’agit pas seulement de richesse et de pauvreté matérielle. Ce dont il est question, c’est aussi d’attitude devant Dieu. Devant lui, nous pouvons nous comporter comme des riches ou comme des pauvres, indépendamment du montant de notre compte en banque.

 

Si nous venons à lui comme des riches, pleins d’autosatisfaction, persuadés de posséder la grâce et de faire partie des élus,

Si notre prière n’est qu’un monologue où nous nous décernons les bons points,

Si nous nous satisfaisons très bien du monde tel qu’il va,

Si nous avons la tentation de nous suffire à nous-même et de nous prendre pour Dieu, mais qu’en réalité nous n’avons pas faim et soif de la présence de Dieu,

Alors comment pouvons-nous entrer dans une relation vivante avec lui ?

 

Mais si nous nous reconnaissons pauvres devant Dieu,

si nous reconnaissons que tout ce que nous avons nous a été donné et que tout ce que nous avons accompli nous vient de lui,

que nous venons à lui avec nos manques, nos faiblesses et nos béances,

avec nos larmes et notre révolte devant les malheurs du monde,

avec notre faim et notre soif de lui,

alors son Royaume nous est ouvert.

 

Comme a dit Luther à la fin de sa vie, « en vérité, nous sommes tous des mendiants ».

Dieu bénit notre soif, nos manques, notre désir, car c’est ce qui nous pousse vers lui.

 

Et il nous déclare heureux si, avec ce désir, nous nous mettons en chemin.

 

Amen.

 

Charlotte MIJEON

Rennes, dimanche 16 février 2025

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